M. Jean-Louis Thiériot (LR). …même si la situation actuelle peut donner l’impression d’une défaite diplomatique. Quelle est la mission désormais ? Lutter contre les groupes armés terroristes, empêcher la constitution d’un califat terrestre en Afrique de l’Ouest qui pourrait servir de base de départ à des attaques terroristes contre le territoire national,…
M. Jean-Louis Thiériot (LR). …éviter la déstabilisation de l’Afrique de l’Ouest tout au long du golfe de Guinée, limiter des flux migratoires que le chaos ne manquerait pas de susciter. Les récents événements survenus au Bénin où un ancien du 1er régiment de parachutistes d’infanterie de marine (RPIMA) vient de laisser la vie, démontrent à quel point la menace n’est pas fantaisiste.C’est pourquoi, monsieur le Premier ministre, le groupe Les Républicains ne peut que prendre acte de la nécessité de reconfigurer notre dispositif, comme cela a été décidé avec nos partenaires européens et africains. Le redéploiement de nos forces au Niger et au Tchad est la seule solution opérationnelle. Nous attendons, bien sûr, d’en savoir plus sur la nature et le format du nouveau dispositif. Mais, sur le principe, disposer de forces aériennes puissantes, de forces spéciales disponibles, en format Takuba ou autre, semble une garantie de fulgurance et d’efficacité avec la faible empreinte au sol qui répond aux nécessités de l’heure. J’en profite pour saluer la sagesse de nos partenaires africains, en particulier du président du Niger qui accueillera largement les troupes françaises à Niamey.L’esprit de responsabilité invite aussi à s’inquiéter des conditions de notre retrait et de la sécurité de nos forces. Partir d’un pays hostile est un défi logistique inouï. Si la France tire les conséquences de la posture de la junte malienne, nous ne saurions trop insister sur la responsabilité de ces autorités de fait si des actes hostiles causaient des pertes dans nos rangs. Dans ce cas, la riposte française devra être à la hauteur de l’indignité.Mais responsabilité n’exclut pas lucidité. Il appartiendra aux historiens de comprendre comment des succès militaires se sont transformés en ce qui apparaît comme une forme d’échec politico-diplomatique. Sur nos bancs, ceux d’un parti de gouvernement, nous abhorrons la géopolitique en chambre et le « y a qu’à, faut qu’on » des stratèges de buvette. Faute de disposer, notamment, des informations classifiées qui, seules, permettraient d’avoir une vision plus juste de la situation, c’est sous la forme interrogative que nous exprimerons nos doutes. Je commencerai par quelques questions factuelles : comment en sommes-nous arrivés là ? Comme avons-nous perdu la main successivement au Mali et au Burkina Faso ? Notre renseignement a-t-il été défaillant ? Pourquoi la France, après avoir déversé des milliards avec ses partenaires européens, s’est-elle retrouvée en position d’accusée ? Avons-nous été assez vigilants ou assez organisés en matière de lutte informationnelle ? Puisque j’évoque la guerre de l’information, je ne peux passer sous silence le fait qu’un pays, la Russie, qui déstabilise l’Europe orientale, est aussi celui qui, par ses réseaux de bots et ses petits « hommes sable » de Wagner, déstabilise le Sahel.
M. Jean-Louis Thiériot (LR). Quelle tragique ironie, que des parties qui se prétendent patriotes se tournent vers Moscou, alors que se répand la rumeur selon laquelle l’obus de mortier qui a tué le dernier des nôtres aurait probablement été tiré par un mortier fourni par Wagner ! (Applaudissements sur les bancs du groupe LR, ainsi sur plusieurs bancs des groupes LaREM et Dem.)J’en viens à des questions plus profondes : avons-nous eu raison de faire succéder Barkhane à Serval ? L’opération Serval fut un succès militaire et politique, car elle visait un objectif clair : empêcher des colonnes djihadistes de conquérir la capitale malienne. Mission accomplie.
M. Jean-Louis Thiériot (LR). Avec Barkhane, je pose la question : n’avons-nous pas succombé à une forme d’hybris, à l’illusion du nation building, au rêve de contribuer à la mise en place d’institutions conformes à nos standards occidentaux ?
M. Jean-Louis Thiériot (LR). N’avons-nous pas tenté de faire, à la place des Africains, ce qui relève de leur responsabilité ? Il est sans doute l’heure de revenir aux bons vieux principes d’une diplomatie réaliste, celle d’Hans Morgenthau, d’Henry Kissinger ou de Raymond Aron, celle qui croit que la première mission de l’action diplomatico-militaire est de maintenir ou de rétablir l’équilibre des puissances, pour neutraliser les perturbateurs du système international.Ne devons-nous pas assigner à notre outil militaire en Afrique une mission aux objectifs plus limités : être, avec nos partenaires africains, une force de réaction rapide, capable, par sa fulgurance, de rétablir des équilibres qu’il appartiendra aux forces locales de maintenir ? C’est sans doute l’enjeu de ces prochaines années. Pour cela, notre format devra sans doute être revu, en nous appuyant davantage sur nos bases en Afrique de l’Ouest ou sur des forces prépositionnées au Sénégal, en Côte d’Ivoire, au Niger ou au Tchad. Il faudra apporter des réponses à ces interrogations légitimes.Quoi qu’il en soit, le groupe Les Républicains se tient aux côtés des forces françaises dans le périlleux exercice de retrait. Il sait ce qu’il en coûte, au quotidien, d’être fidèle à son devoir et d’accomplir le difficile métier d’être un homme sous les armes. Notre groupe, respectueusement, s’incline. (Applaudissements sur les bancs du groupe LR, ainsi que sur plusieurs bancs des groupes LaREM et Dem.)
M. Bruno Joncour (DEM). Je veux tout d’abord rendre hommage à Jean-Yves Le Drian pour l’action qu’il a menée au nom du Gouvernement français, d’abord en tant que ministre de la défense pendant cinq ans, puis en tant que ministre de l’Europe et des affaires étrangères depuis cinq ans.Au moment où s’engage le retrait des troupes françaises du Mali, je souhaite avoir une pensée pour tous les soldats qui se sont battus pour notre sécurité, certains jusqu’au sacrifice suprême. Leur engagement héroïque nous impose de débattre dans la dignité. Nos soldats ne sont pas morts pour rien. Nos troupes n’ont pas été engagées en vain : elles ont enrayé la propagation de groupuscules terroristes durant toute leur présence, en menant des opérations audacieuses et efficaces visant à garantir la survie d’un embryon d’État malien. Toutefois, je veux le dire explicitement : la France n’avait pas, à elle seule, pour objectif de remplacer un État malien dont les insuffisances structurelles sont la source des nombreuses difficultés actuelles. La faiblesse structurelle de l’État malien s’observait bien avant la présence de la France.
M. Bruno Joncour (DEM). La conséquence en est un désalignement du gouvernement malien à l’égard de l’engagement de la France et de ses alliés, ce qui se traduit par un isolement vis-à-vis de ses partenaires, un recours à des forces mercenaires étrangères, une rupture du dialogue avec ses alliés de toujours, une défiance à l’égard de la France – dont témoigne le renvoi de notre ambassadeur –, et une incapacité à dessiner un horizon politique démocratique dans lequel se tiendraient à brève échéance des élections libres. Notons bien ceci : le Mali s’isole non de la France, mais de tous ses partenaires, à commencer par ses voisins immédiats, qui sont pourtant ceux qui l’ont le plus soutenu.La situation au Mali est donc bien différente de celle qui avait cours en 2013, quand la décision d’une intervention française fut prise. Dans ce contexte, nous ne pouvons maintenir notre présence et risquer la vie de nos soldats à n’importe quel prix. Le temps est venu de faire évoluer notre engagement au Sahel. Notre retrait militaire du Mali sera compensé par un renforcement de nos positions dans les pays voisins plus stables. Nous investirons de nouveaux champs, en commençant par développer des rapports avec les pays du golfe de Guinée, qui font face à une résurgence de la menace terroriste. Pour y parvenir, nous devons donner sa pleine dimension à l’initiative d’Accra, qui présente de nombreux avantages et s’annonce prometteuse pour endiguer la propagation d’un extrémisme violent dans la région. De même, nous soutiendrons encore davantage le Niger et la Mauritanie, qui se sont pleinement engagés dans la lutte contre le terrorisme, et qui ont développé avec succès leur pays et leur population.Enfin, nous devrons définir les nouvelles modalités de notre relation avec le Mali. Le peuple malien doit savoir que la France sera toujours à ses côtés, et que nous poursuivrons autant que possible nos actions d’aide au développement, qui ont montré toute leur efficacité ces dernières années, y compris dans le cadre d’une coopération décentralisée multiple et dynamique – au-delà des aléas politiques, il reste la relation fraternelle entre les peuples. Dans ce nouveau contexte, le peuple malien doit savoir qu’il ne sera pas seul, et que la France se tiendra toujours à ses côtés pour construire son avenir, en dépit des difficultés du présent. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes Dem et LaREM. – M. Olivier Becht applaudit également.)
Mme Valérie Rabault (SOC). Alors que la Russie est aux portes de l’Ukraine, nous débattons du retrait militaire de la France au Mali. Cela peut sembler quelque peu décalé au premier abord, mais à bien y réfléchir, les mécanismes à l’œuvre sont d’une similitude glaçante : l’après-guerre froide a rebattu les cartes ; de nouvelles puissances cherchent à s’imposer et déploient des stratégies de plus en plus offensives. C’est le cas de la Russie de Poutine, qui se déploie à la fois en Afrique et aux portes de l’Europe. À cela, il ne peut y avoir qu’une réponse : le rapport de force. L’Europe doit adopter le mode du rapport de force pour défendre ses idéaux et ses principes. Sinon, elle sera faible, et la faiblesse est le terreau favori des régimes autoritaires. Les peuples européens ont déjà subi la lâcheté des accords de Munich en 1938, et l’Europe ne doit jamais la réitérer : c’est bien pour cela qu’elle a été créée.L’engagement de la France au Mali pose trois grandes questions. Tout d’abord, l’intervention au Mali était-elle nécessaire ? La réponse est oui. Le Président de la République, François Hollande a eu raison d’engager la France, en janvier 2013, dans une des plus grandes opérations militaires depuis le conflit algérien – vous l’avez souligné, monsieur le Premier ministre. Cette opération a été lancée à la demande des autorités maliennes, pour contrer une offensive djihadiste sans précédent qui menaçait directement la souveraineté territoriale du Mali, alors que des groupes terroristes épars avaient pris le contrôle du nord du pays et qu’ils menaçaient à courte échéance la capitale, Bamako. L’intervention s’est déroulée dans le strict cadre des résolutions adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies. Il faut donc le dire clairement et sans détour : sans l’engagement de la France, le Mali aurait basculé sous le joug terroriste, entraînant d’autres pays à sa suite. Les opérations Serval dans un premier temps, puis Barkhane à partir d’août 2014, ont permis aux forces françaises d’engranger de précieux succès militaires et de neutraliser de nombreuses têtes de pont de la mouvance djihadiste. Oui, la France a pris la bonne décision. Oui, les soldats français qui ont combattu au Mali sont notre fierté et méritent toute notre admiration. Oui, ils sont des héros. Les cinquante-neuf militaires qui ont perdu la vie ont notre éternelle reconnaissance, et les blessés doivent bénéficier de tout notre soutien.J’en viens à la deuxième question : fallait-il rester aussi longtemps dans une forme de statu quo ? La réponse est non. Après quelque neuf ans de conflit, la situation semble enlisée. Les victoires militaires des premiers mois ont laissé place à un exercice difficile ; si la victoire militaire est indéniable, ce type de combat asymétrique, aux contours moins palpables, peut donner un sentiment d’échec aux opinions publiques, locales ou internationales, qui ne saisissent pas forcément tous les enjeux des opérations. Surtout, la France a été confrontée à la défaillance du gouvernement malien, à l’absence d’institutions solides et à une corruption abyssale. Ces défaillances ont conduit au coup d’État de l’armée du 18 août 2020, qui a renversé le président malien, Ibrahim Boubacar Keïta. La première moitié de la période de transition a révélé des tensions au sein de la junte militaire et avec les acteurs civils membres du gouvernement. La tentative de remaniement de mai 2021, visant à sortir le gouvernement de sa paralysie et à élargir sa base civile, sociale et politique, a entraîné un second coup d’État, le 24 mai 2021, qui s’est traduit par un accroissement de la mainmise des militaires.Nous en arrivons à la troisième question : comment partir maintenant ? Partir peut donner l’impression que nous subissons les menaces du groupe Wagner, que nous cédons face à des mercenaires cupides dont l’objectif n’est ni la stabilité, ni la sécurité de la région, mais la prédation des ressources et le contrôle cupide de territoires. Dans cette guerre hybride, nous ne pouvons être dupes de la présence en clair-obscur de la Russie derrière ces mercenaires. En Ukraine comme au Mali, les combattants sont des pions dans une guerre de position, dans laquelle la France doit reprendre le rôle qui fut le sien : porter une voix au service des peuples, pouvoir dire stop et œuvrer au rétablissement de la paix. Si nous partons – et nous partons –, il faut le faire de manière coordonnée et ordonnée. Notre présence au Sahel s’inscrit dans des opérations de lutte antiterroriste sur un territoire aussi vaste que l’Union européenne. L’enjeu est de redéfinir notre mission, en coopération avec les forces locales et avec nos partenaires européens, qui doivent eux aussi accepter cette mobilisation. Ce n’est qu’à cette condition qu’un retrait est possible, sans doute pas avant : la situation est encore bien trop fragile face à la menace djihadiste.Enfin, si la réponse militaire était et demeure indispensable, elle ne saurait suffire. Il faut accompagner l’ensemble des pays pour contribuer au développement de ces régions. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes Soc et LaREM.)
M. Olivier Becht (AGIR-E). Avant d’entamer mon propos, je souhaite, au nom du groupe Agir ensemble, rendre un hommage appuyé à nos militaires engagés au Sahel depuis neuf ans, dont cinquante-neuf ont perdu la vie. Je pense à leurs familles, à leurs frères d’armes qui souvent ont aussi été blessés dans les combats. Leur détermination, leur savoir-faire, leur volonté ont permis de sauver le Sahel à deux reprises, en 2013 puis à nouveau en 2020 lorsque la pression se faisait intenable sur les États locaux. Ces soldats sont l’honneur de la France.Mes pensées vont également aux populations de ces régions qui, de Mopti à N’Djamena, vivent sous la terrible pression des islamistes. Si aujourd’hui nous nous désengageons du Mali, nous n’abandonnons pas son peuple, riche de son histoire, de Soundiata Keïta, fondateur de l’empire du Mali, à Mansa Moussa, roi de l’or et du pèlerinage. C’est parce que les liens qui unissent nos pays sont si forts qu’en janvier 2013 nous avons répondu à l’appel à l’aide des autorités maliennes en déployant en un temps record une opération aussi audacieuse que foudroyante, Serval, et que nous y avons tant investi durant neuf ans.Durant ces neuf années, les armées françaises ont inlassablement traqué les groupes armés à travers un territoire vaste comme l’Europe, pour assurer deux missions : déstructurer les groupes djihadistes et prévenir toute attaque contre la France. Que se serait-il passé si nous ne l’avions pas fait ? Nous en connaissons la réponse : la naissance au Sahel d’un califat islamiste, comme nous avons eu Daech en Irak et en Syrie. Pour éviter cela, alors que la situation s’était gravement détériorée à la fin de l’année 2019, le Président de la République a redonné une impulsion courageuse après le sommet de Pau et réorganisé la stratégie autour de quatre piliers : lutte contre le terrorisme ; remontée en puissance des armées locales ; retour de l’État dans les zones libérées ; réforme de la gouvernance ainsi que l’aide au développement.Deux ans après Pau, et neuf ans après notre engagement au Mali, quel bilan dressons-nous ? L’humilité nous impose de reconnaître que la menace s’est déplacée du nord du Mali vers le centre, puis aujourd’hui vers les pays du golfe de Guinée. Mais il faut aussi constater les avancées positives et concrètes de cet engagement, et ce sur chaque pilier de la stratégie.En matière de lutte contre le terrorisme, en deux ans, la task force Sabre a pisté, traqué et neutralisé les chefs djihadistes. Les émirs d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) et de l’État islamique dans le Grand Sahara (EIGS) ont successivement été neutralisés.Malgré des problèmes d’emploi et de corruption en leur sein, les forces armées maliennes sont remontées en puissance. En janvier 2013, elles ne comptaient que 10 000 soldats. Neuf ans plus tard, profondément restructurées, elles atteignent 40 000 hommes. Cette armée opérait à l’époque en autarcie. Aujourd’hui, les armées sahéliennes communiquent chaque jour au sein du G5 Sahel, créé en 2014. Enfin, les opérations EUTM et Takuba ont forcé les Européens à intégrer que le Sahel n’était pas un territoire lointain mais bien une aire stratégique de l’Europe. Nous y avons bâti une nouvelle brique de l’Europe de la défense en combattant ensemble sans la présence des Américains.La gouvernance demeure à l’évidence le point noir de ce bilan, essentiellement car les cartes n’étaient pas dans nos mains mais dans celles de nos partenaires, que nous venions aider. Il demeure qu’au Niger l’élection démocratique du Président Bazoum a pu se réaliser en 2021 sans entraves ou fraudes.Enfin, en matière d’aide au développement, rappelons que l’électricité de Bamako a été sécurisée par un prêt de 36 milliards de francs CFA accordé par la France en octobre 2020.Mais ces efforts sont aujourd’hui menacés, et pour le Mali rendus caducs par la vague de coups d’État dans la zone. À l’évolution du paysage politique s’ajoutent sur le théâtre malien trois ruptures stratégiques remettant profondément en cause l’engagement de la France.La première de ces ruptures, c’est le non-respect du calendrier démocratique. Après le premier coup d’État, la junte s’était engagée à mener une transition démocratique. Mais elle a mené un coup dans le coup pour affermir son emprise sur le pays et a utilisé les assises nationales de la réconciliation pour imposer un calendrier intenable de cinq ans.La deuxième de ces ruptures, c’est l’apparition de mercenaires de Wagner qui compromet la parole de la junte. Leur utilisation, ne répondant pas au droit de la guerre, risque d’alimenter la spirale des violences. Il faut aussi souligner la décision malienne d’entraver les capacités militaires des Européens. La junte a souhaité revoir le traité de défense sans expliquer réellement ses attentes. Elle a également interdit son espace aérien aux forces occidentales dans la région centre, zone de déploiement de Wagner, mais également le survol de son territoire national par les appareils de la MINUSMA. Enfin, le contingent danois de la task force Takuba a été renvoyé dès son arrivée.La troisième de ces ruptures, c’est l’hystérisation du débat. Afin de légitimer son pouvoir auprès de la population, la junte s’est livrée à une surenchère populiste. Le discours anti-Français, très largement amplifié par la désinformation russe, a atteint un paroxysme avec le renvoi de l’ambassadeur français, dont je souhaite ici saluer le courage et l’abnégation.Si la désinvolture, la condescendance et les insultes ne sont pas tolérables, surtout à l’égard d’un pays venu aider après un appel à l’aide, le constat stratégique était nécessairement celui d’une impasse.Premièrement, si la junte est illégitime au regard du droit international, le Mali demeure un État souverain, et nous ne pouvons poursuivre un combat sans l’accord et le soutien des autorités locales.Deuxièmement, le cœur du problème malien demeure le contrat social. Tant que le jeune berger peul ou touareg ne se verra pas offrir un modèle de société inclusif, où la corruption sera combattue, la justice appliquée, et avec une perspective économique, il n’aura aucun intérêt à se revendiquer Malien, et donc à s’engager pour son pays. Tant que l’État malien demeure perçu comme prédateur par les populations du centre et du nord, aucune paix n’est possible. L’assurance d’un parapluie sécuritaire devient alors contre-productive dans la résolution de crise, et les aides budgétaires et au développement ne sont que dévoyées pour servir à financer des réseaux clientélistes et des paix ponctuelles.Les décisions du Président de la République sont donc les bonnes, et nous les soutenons. Le danger aurait été de se borner à conserver la même stratégie en continuant à exposer la vie de nos soldats. C’était là tout le sens du « rester autrement » pour lequel mon groupe, par la voix notamment de mon collègue Thomas Gassilloud, plaide depuis maintenant plusieurs mois.Cette réorganisation du dispositif français dans la zone s’inscrit dans une évolution plus large qui, selon les mots du Président de la République, jette les bases d’un engagement renouvelé, d’un partenariat sérieux et respecté. Cette décision s’appuie sur un débat parlementaire dense auquel le groupe Agir ensemble a largement contribué par ses nombreuses questions au Gouvernement – je pense notamment à celles des députés M’jid El Guerrab, Vincent Ledoux ou Aina Kuric – et lors de la mise à l’ordre du jour des débats sur la stratégie française au Sahel ou sur la feuille de route de l’influence de la diplomatie française.Nous souhaitons donc tirer tous les enseignements stratégiques de notre engagement au Sahel.Le premier est que nos objectifs doivent avant tout être définis en fonction de nos intérêts, en y consacrant le juste volume de moyens et de temps. Le deuxième est que nous devons disposer d’un calendrier de repli clairement défini pour donner de la lisibilité à notre action, notamment auprès des populations. Le troisième est que notre présence militaire doit mieux répondre aux attentes de nos partenaires et à la sensibilité des opinions publiques. La solution viendra des locaux, et nous ne pourrons qu’y apporter des moyens de soutien. Le quatrième est que nous devons changer notre regard sur les populations locales. Elles sont le premier rempart contre les groupes terroristes ; elles ne doivent pas être uniquement perçues comme des victimes mais aussi comme des acteurs du terrain. Enfin, le cinquième est que notre diplomatie doit continuer à explorer les bons leviers de puissance. L’action commune avec les Européens nous rend plus forts, et si le bilatéral classique entre chefs d’État est nécessaire, il doit être mieux réinventé, notamment grâce aux diasporas.Si la France réorganise son dispositif dans la zone, notre destin demeure fermement imbriqué avec celui du Mali. La prospérité de l’Afrique est dans l’intérêt de l’Europe. En ce sens, le plan Global Gateway fait figure de plan Marshall pour l’Afrique que notre groupe appelait de ses vœux.Enfin, au-delà des questions de défense, nous devons nous interroger sur la relation globale entre l’Europe et l’Afrique. Une mer nous sépare mais nos destins sont intimement liés : alimentation, matières premières, technologies, santé, stabilité et donc paix dépendent de la coopération entre l’Europe et l’Afrique. Nous ne pouvons pas réécrire le passé, mais nous pouvons construire l’avenir en inventant une nouvelle donne, une relation gagnant-gagnant faite de confiance, d’amitié, de solidarité et de prospérité. C’est le chemin que devra emprunter l’Afrique si elle veut être ce grand continent de la croissance au XXIe siècle. C’est le chemin que devra emprunter l’Europe si elle veut quitter celui des interventions militaires. C’est le chemin que le groupe Agir ensemble souhaite résolument voir emprunter pour le bien de tous. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM et sur quelques bancs du groupe Dem.)
M. le président (SOC). La parole est à M. Jean-Christophe Lagarde.
M. Jean-Christophe Lagarde (UDI_I). Le 1er février dernier, lors des questions au Gouvernement, je vous demandais, monsieur le Premier ministre, de convoquer le Parlement dans le cas où la stratégie française au Mali évoluerait. Vous le faites et je tiens à vous en remercier.Il va sans dire que nous appelons de nos vœux une nouvelle convocation de la représentation nationale dès l’instant où la situation dans la région sahélienne le nécessiterait pendant la campagne de l’élection présidentielle, malgré l’élection présidentielle. Nous formulons d’ailleurs la même demande pour la situation en Ukraine si celle-ci devait se dégrader à nouveau, au-delà même de la proposition que vous avez faite lors des questions d’actualité. Il est, en effet, fondamental que la représentation nationale puisse s’exprimer et débattre sur des sujets aussi importants que la situation au Mali, à l’heure où le Président de la République et nos principaux partenaires au Sahel ont pris la décision de mettre officiellement un terme aux opérations Barkhane et Takuba au Mali, pays dans lequel nous étions engagés militairement depuis 2013.En réalité, une telle décision était devenue inévitable tant les relations que le Mali et ses dirigeants actuels entretiennent avec la France et nos partenaires se sont détériorées et tant la présence de nos armées, accueillies en libératrices en 2013, n’est plus acceptée parmi les populations du fait d’une propagande honteuse des militaires putschistes, ces mêmes militaires qui s’étaient déshonorés en se montrant incapables de défendre leur pays sans nous en 2013, alors que c’était leur devoir. (M. Jean-Luc Mélenchon applaudit.)Comment pourrions-nous rester plus longtemps au Mali alors que nos armées sont contraintes d’opérer au sein d’un environnement hostile où la France n’apparaît plus, aux yeux d’une trop large part de la population, comme une garantie de sécurité ? Comment aurions-nous pu rester plus longtemps au Mali alors qu’un quarteron de putschistes y a supprimé la démocratie et n’hésite pas à brader la souveraineté de leur pays en échange du maintien au pouvoir que leur garantit une force de mercenaires, et en échange d’ailleurs de contrats bradant la richesse du sous-sol des Maliens au profit des oligarques russes ?De même, depuis de longs mois, la junte au pouvoir à Bamako multiplie les provocations et les insultes envers notre pays et nos soldats. Après avoir accusé la France d’abandon en plein vol, après avoir renvoyé notre ambassadeur qu’à mon tour je salue, après avoir demandé le départ de nos partenaires danois, après avoir affirmé que les résultats de neuf années d’engagement français au Mali n’étaient pas satisfaisants, ces putschistes trouvent encore l’indécence d’ordonner le retrait sans délai de nos soldats du Mali.Lorsqu’on sait la complexité et les dangers des manœuvres de désengagement des bases de Gao, Ménaka et Gossi, surtout avec l’arrivée de la saison des pluies, et du redéploiement de nos 2 400 militaires, on comprend qu’il s’agit là d’une véritable insulte faite au travail remarquable accompli par l’armée française durant toutes ces années et à nos soldats tombés au Sahel. Nous avons bien entendu, monsieur le Premier ministre, votre engagement de veiller à la sécurité de nos soldats pendant ces manœuvres. Nous espérons qu’ils auront toutes les instructions pour pouvoir se défendre sans hésiter si jamais ils étaient entravés.À l’inverse de l’ingratitude de la junte malienne, je tiens à rendre une nouvelle fois un hommage appuyé à ces soldats morts pour la France et pour le Mali. Ce sont des héros qui nous honorent et qui doivent, ainsi que leurs frères d’armes, recevoir un traitement à la hauteur de leur engagement.Le Président de la République a donc décidé de retirer l’armée Française du Mali, ce que les députés du groupe UDI et indépendants ne peuvent qu’approuver. La réalité est que ce pouvoir installé à Bamako, qui n’a aucune intention de rendre la démocratie au peuple malien, a vu dans la France le bouc émissaire idéal lui permettant de justifier l’injustifiable et de renvoyer la tenue d’élections aux calendes grecques alors qu’elles devaient avoir lieu dans quelques jours. Mais, comme le Gouvernement français, je le sais, nous ne confondons pas cette junte avec le peuple malien, qui reste un peuple ami de la France.Si ce retrait inévitable du Mali constitue un échec, je tiens à préciser qu’il ne s’agit pas d’un échec militaire, mais d’un échec de stratégies successives conduites par François Hollande et Emmanuel Macron.Nos armées ont, en effet, effectué pendant neuf années un travail remarquable et ont obtenu des succès indéniables au Sahel, avec la mise en tension des organisations djihadistes, qui les a empêchées d’organiser un proto-État, et l’élimination de certains de leurs chefs, comme Abdelmalek Droukdal ou Abou Walid al-Sahraoui. En maintenant durant toutes ces années une pression aussi forte, nos militaires ont porté un coup aux ambitions que nourrissaient les djihadistes de disposer d’un sanctuaire qui aurait pu leur permettre de frapper l’Europe.Cependant, force est de constater que ces nombreux succès militaires ne se sont jamais traduits en succès politiques. En l’absence de dynamiques politiques véritablement efficaces portées par les gouvernements locaux, les victoires tactiques de l’armée française, si nombreuses fussent-elles, ne pouvaient que se limiter à la gestion des symptômes d’un mal beaucoup plus profond. C’est bien parce que l’État malien est défaillant depuis de nombreuses années et qu’il n’est pas en mesure d’assurer à ses populations la sécurité, la justice, la santé ou l’éducation qu’un boulevard est ouvert aux djihadistes dans le nord et le centre du Mali, et toutes les actions de nos militaires pour combattre le terrorisme ne peuvent pas remplacer un État malien qui a failli avant même d’être dirigé, comme c’est désormais le cas, par des militaires putschistes.En 2013, François Hollande a eu raison de répondre à l’appel à l’aide des autorités maliennes, qui risquaient d’être emportées par une offensive djihadiste, mais il n’a pas su exiger ni fixer les conditions du rétablissement d’un État malien, d’une gouvernance différente et des services publics essentiels que celui-ci devait à son peuple. C’est bien là la faute car, au lieu de saisir l’occasion d’accompagner notre intervention de conditions politiques indispensables, il a préféré élargir l’opération militaire à une zone aussi vaste que l’Europe, alors même qu’il réduisait les budgets militaires. Cette faute a créé et alimenté un espoir irréalisable dans le cœur des populations sahéliennes, qui pensaient qu’avec toute la puissance et toutes les technologies de l’armée française, leur sort pourrait enfin s’améliorer.La réalité est que, malgré le rebond budgétaire de 2015 et la fin de l’opération Sangaris en 2016, qui ont permis d’augmenter les forces au Sahel, l’effort était toujours trop faible et, surtout, privé d’un relais politique local efficace. Pour reprendre les mots du colonel Michel Goya, « par l’insuffisance de ses moyens, Barkhane a sans doute plus nourri que réduit la force de l’ennemi en fournissant les arguments d’un discours nationaliste et surtout en lui laissant l’occasion d’accumuler de l’expérience militaire ».Voilà donc l’héritage qu’a reçu Emmanuel Macron à son arrivée au palais de l’Élysée en 2017. Si le péché originel ne peut évidemment pas lui être imputé, il n’en demeure pas moins qu’il a dû, pendant cinq ans, gérer cette crise, et qu’il partage une part de la responsabilité de cet échec, notamment en raison des hésitations, des stratégies successives et du sentiment de « deux poids, deux mesures » qu’on a laissé s’installer et jamais vraiment éteint ; quelques fautes d’image ont aussi été commises, comme la convocation des dirigeants sahéliens à Pau, vécue comme une humiliation par certains pays et utilisée comme telle par nos ennemis.Sur le plan militaire, il a fallu la tenue de ce sommet pour que soient prises les décisions d’augmenter une dernière fois les moyens et l’activité de Barkhane, tout en accompagnant plus étroitement les armées locales grâce à la task force Takuba. En 2021 a été prise la décision de réorganiser le dispositif militaire au Sahel, avec une réduction des effectifs à l’horizon 2023 et la fin de l’opération Barkhane en tant qu’opération extérieure. Or, cette décision prise sans réelle concertation a ouvert une brèche dans laquelle s’est engouffrée la junte militaire malienne – qui n’attendait sans doute que cela – pour justifier ses besoins sécuritaires et faire venir les mercenaires russes. Si c’est une imposture, du moins n’aurions-nous pas dû leur en laisser l’occasion. Dès lors, le retrait du Mali devenait inévitable.Si nos armées ont obtenu de nombreux succès tactiques, il n’en demeure pas moins, je le dis avec tristesse, que le bilan de notre intervention au Sahel est, à ce jour, encore un échec. La menace djihadiste n’a, en effet, pas disparu et a même métastasé jusque dans les États voisins. Elle s’est propagée vers le sud, ainsi que vers les pays du golfe de Guinée. Le Mali a connu deux coups d’État successifs et a fait entrer sur son territoire les mercenaires que j’ai déjà évoqués. Au Burkina Faso, le président Kaboré a été renversé par des militaires et, au Niger, qui nous accueille désormais, le pouvoir du président Bazoum est déjà contesté.Enfin, sur le plan de la lutte pour l’information, la France semble n’avoir fait qu’encaisser les coups et le sentiment anti-Français s’est accentué injustement parmi les populations sahéliennes, à tel point qu’un camion de ravitaillement de Barkhane a même été bloqué par des populations qui criaient « À bas la France ! » Elles ne sont pas les responsables, mais les victimes de cette désinformation – encore faut-il que nous puissions l’affirmer. C’est la preuve que nous n’avons pas gagné la bataille des cœurs et des esprits.À l’heure où, en quittant le Mali, nous n’abandonnons pas la lutte contre les djihadistes – nous l’avons bien entendu, monsieur le Premier ministre – et en redéployant le dispositif de lutte militaire, nous voulons que tous gardent à l’esprit nos erreurs passées, car ce n’est que d’une solution politique globale que pourra émerger le retour à la paix dans cette région. La défaite des forces djihadistes que nous combattons n’aura lieu que si les États régionaux se consolident, en particulier dans les services qu’ils doivent à leurs peuples, qui renforceraient leur légitimité, mais aussi en acceptant des modèles de gouvernance différents, mieux partagés et démocratisés, et en assurant une croissance et un développement auxquels la France et l’Europe ne peuvent pas rester étrangers.Ainsi, monsieur le Premier ministre, au-delà des efforts militaires de la France et de nos partenaires, que nous saluons et que nous soutenons, c’est à une stratégie diplomatique de reconstruction ou de renforcement de ces États et au développement économique de ces pays que doivent se consacrer désormais la France et l’Union européenne, en se montrant exigeants envers les gouvernements de la région. Sinon, il est inévitable que nos nouveaux efforts resteraient vains.
M. le président (SOC). La parole est à Mme Frédérique Dumas.
Mme Frédérique Dumas (LT). Le Président de la République a annoncé que la France allait quitter le Mali, juste avant qu’elle n’en soit chassée. Les militaires ont-ils fait leur devoir ? Oui, et certains l’ont payé de leur vie. Depuis 2014, lorsque Serval s’est transformée en Barkhane, les dirigeants politiques ont-ils fait leur devoir ? Non. Au Mali, nous avons fait tout d’abord des alliances avec des éléments armés du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA), indépendantiste, puis avec deux milices, le GATIA – Groupe autodéfense touareg Imghad et alliés – et le MSA – Mouvement pour le salut de l’Azawad –, et nous avons fini par abandonner les uns et les autres.Nous avons été incapables de répondre aux besoins sécuritaires des populations, à qui on a fini par larguer des vivres alors que leurs villages étaient sous embargo djihadiste, les contraignant ainsi à dialoguer avec les djihadistes ou à être tués, ce qui est le pire pour nos soldats.Les dirigeants français n’ont pas écouté les chercheurs de terrain, qui expliquaient les succès des djihadistes par leur capacité à exploiter localement la somme de conflits sociaux, ethniques, familiaux et politiques jamais arbitrés ni par la justice ni par l’État et attisés par la manne des trafics d’otages et de drogue. L’ex-chef d’état-major des armées François Lecointre nous a toujours dit, lors de ses auditions, que cette guerre ne pouvait être gagnée si son volet était en priorité militaire, que la politique du scalp, dont vous êtes si fiers, consistant à éradiquer les chefs d’AQMI ou de l’EIGS, avait ses limites, que l’hydre avait plusieurs têtes et, surtout, qu’elle se déplaçait sur le terrain. Aujourd’hui, vous êtes contraints de constater que des pans entiers de territoire tombent entre les mains des djihadistes ou des trafiquants de toute sorte, et que la menace s’est déplacée vers le golfe de Guinée.Tout cela vous a été dit depuis longtemps, mais vous n’avez jamais rien voulu entendre. (Protestations sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Le résultat, on le voit : c’est ce que nous avons toujours dit, depuis cinq ans. Mais, pire encore, la France, qui porte son universalisme en bandoulière, s’est employée systématiquement à soutenir l’insoutenable, alimentant le rejet de la France par les populations. Au Mali, la France a en effet soutenu à bout de bras le régime d’Ibrahim Boubacar Keïta, miné par la corruption. (Mêmes mouvements.) C’est la réalité ! La France est le seul pays occidental à avoir envoyé des ministres à l’investiture de dirigeants briguant des mandats inconstitutionnels à Conakry et à Abidjan. Au Tchad, c’est le Président de la République lui-même qui est venu adouber Mahamat Idriss Déby qui, s’autoproclamant successeur de son père, a tout simplement suspendu la Constitution prévoyant que le président de l’Assemblée nationale prenne le relais en cas de vacance du pouvoir.
Mme Frédérique Dumas (LT). Il a annoncé le décalage de la conférence sur le dialogue national, chargée d’organiser le cadre des élections, et je n’ai pas entendu Paris faire le moindre commentaire.
Mme Frédérique Dumas (LT). En juin 2021, le Président de la République nous annonçait déjà, même s’il semble l’avoir oublié, le retrait de Barkhane et son remplacement progressif par la montée en puissance de la force Takuba, dont le cœur du dispositif devait être basé à Gao et Ménaka. Six mois plus tard, nous assistons à l’implosion de Takuba elle-même.Face à cette bérézina, le Président de la République et vous-même, monsieur le Premier ministre, récusez complètement l’idée d’un échec français au Mali…
M. Hervé Berville (LAREM). Même sur un sujet comme celui-ci, vous sombrez dans la caricature !
Mme Frédérique Dumas (LT). …et on nous sert à nouveau un récit vide de toute substance.La semaine dernière, l’Élysée a affirmé devant les journalistes que le quinquennat d’Emmanuel Macron aurait « revisité les fondamentaux de la relation entre la France et le continent africain », « refondé le logiciel » et permis un « aggiornamento », y compris concernant les opérations militaires – rien de moins ! On voit le résultat…Alors, quelques questions : où en est le passage de relais, dont on nous annonçait dès l’été 2021 qu’il était prétendument acté depuis de longs mois entre la France et l’Algérie ?
Mme Frédérique Dumas (LT). La détérioration récente des rapports entre la France et l’Algérie après qu’Emmanuel Macron a cru bon de s’interroger publiquement, dans un échange avec des jeunes, sur le fait de savoir s’il existait une nation algérienne avant la colonisation française, rend-elle cette coopération plus compliquée ?Par ailleurs vous misez désormais tout sur le Niger. Qu’en pensent les populations ? Le président Mohamed Bazoum, investi à la suite de ce qui reste une fraude électorale constatée, preuves à l’appui, est fragile.Vous ne dites pas non plus un mot de la présence américaine, alors que Washington fournissait jusqu’ici à l’opération Barkhane de précieuses capacités de renseignement et de surveillance, notamment grâce à ses drones et ses avions spécialisés, du ravitaillement en vol et du transport logistique. Nous avons besoin des Américains : sans renseignement, rien n’est possible et, sans ravitaillement en vol, nous sommes beaucoup moins agiles. Comment réagissent les Américains ? Vous ne nous en parlez pas.La porte-parole du ministère des affaires étrangères nous annonçait dimanche sur France 5 que le Président de la République allait ouvrir une « nouvelle ère », celle d’un nouveau partenariat avec l’Afrique. Déjà oubliés, le P3S, ou partenariat pour la sécurité et la stabilité au Sahel, ou l’Alliance Sahel, dont on connaît les défaillances, dispositifs qui étaient censés répondre aux besoins des populations à court et à long terme ! On voit le résultat, et j’imagine que l’on trouvera bien un nouveau sigle pour ce nouveau partenariat.Il existe certes sur les réseaux sociaux des campagnes de désinformation et de manipulations menées contre la France, mais ce qui crève les yeux, c’est que nous donnons matière à instrumentalisation. Pensez-vous sérieusement que, sans un changement profond et réel de logiciel, nous pourrons rester sereinement un partenaire crédible pour les citoyens en Afrique ?Pouvons-nous enfin travailler sur des dispositifs qui ne soient pas hors-sol, mais qui atterrissent dans la réalité ? Cela demande d’écouter et, surtout, d’entendre les acteurs de terrain. Je vous invite, à cet égard, à lire les recommandations de la Coalition citoyenne pour le Sahel, qui a fait sur ce sujet un travail absolument remarquable. (Applaudissements sur les bancs des groupes LT et GDR.)
M. le président (LR). La parole est à M. Jean-Luc Mélenchon.
M. Jean-Luc Mélenchon (FI). C’est un moment bien étrange que celui où nous allons discuter de la situation dans le Sahel alors que tout est déjà décidé sans que nous ayons eu l’échange qu’il était normal que, dans une démocratie, un Parlement puisse attendre du Premier ministre. Celui-ci aurait pu nous dire si, dans la phase qui a précédé l’événement inacceptable et insupportable qu’a été la reconnaissance des deux républiques du Donbass par la Russie, puis l’entrée militaire de cette dernière sur le terrain, le chef de l’État russe a manipulé notre président de la République en lui faisant croire des choses qui n’étaient pas, mais qu’il se faisait un devoir de nous dire, ou bien si nous n’avons été coupables que de naïveté. Mais puisque nous n’aurons pas ce débat, comme cela nous a été confirmé ce matin en conférence des présidents, voyons où nous en sommes.J’ai dit à de nombreuses reprises, au nom des Insoumis, que l’opération militaire au Mali avait d’abord été justifiée par des circonstances obligeant à une action soudaine. En effet, une colonne ayant entrepris de se diriger vers la capitale de ce pays, les militaires français ont fait ce qu’ils avaient à faire : conformément à l’accord de défense que nous avons avec le Mali et à la demande du gouvernement alors en place, nous sommes intervenus et avons détruit la colonne d’invasion.Nous nous sommes alors trouvés au pied du mur, comme il est de tradition en pareil cas : on peut soit se laisser emporter, soit formuler un plan politique dont on connaît la lettre A et la lettre Z, c’est-à-dire qu’il prévoit qu’après être intervenu, on se retirera si certaines conditions sont réunies. Bien entendu, ce n’est pas à nous de fixer ces conditions, car nous ne sommes pas chez nous : nous sommes au Mali, chez les Maliens, et c’était donc dans le cadre de discussions avec ces derniers qu’il fallait établir les conditions dans lesquelles les Français se retireraient. Peut-être aurions-nous pu toutefois en ajouter une : que des élections normales et démocratiques aient lieu, à l’organisation desquelles nous aurions pu apporter notre appui. En effet, si nous sommes capables d’organiser une opération aussi complexe qu’une intervention militaire à des milliers de kilomètres de chez nous, peut-être sommes-nous également capables, une fois que nous y sommes, d’aider à organiser des élections dignes de ce nom, et non pas la tricherie habituelle qu’on observe dans tant de ces pays.Dès le départ, les militaires français ont indiqué qu’il ne pouvait pas y avoir de victoire militaire s’il n’y avait pas d’objectifs politiques, mais sur ce point il ne leur a jamais été apporté de réponse. Depuis, on a entendu dire que l’objectif militaire et politique était de vaincre le terrorisme, or il est impossible de vaincre le terrorisme : personne n’a jamais vaincu un concept. On vainc des armées en commençant par désigner des adversaires, en disant qui ils sont, qui les finance, et comment on compte en venir à bout. Cela, nous ne l’avons jamais fait, si bien qu’une cohue confuse de djihadistes profitant de l’effondrement de l’État malien, de trafiquants de cigarettes et de marchands de drogue a pu conspirer continuellement, créant un désordre dont la France n’avait aucune chance de venir à bout sans recourir aux grands moyens, ceux de la démocratie et du développement – ce que nous ne pouvions faire et n’avons pas fait.À de nombreuses reprises, j’ai dit au nom de mes amis que si ces conditions politiques n’étaient pas fixées, alors par la force des choses, conformément aux enseignements de notre histoire et à l’examen des circonstances qui évoluent sur tout le continent, cela tournerait mal et finirait même par un désastre. Je ne suis pas si grand stratège que j’aie une autorité dans ce domaine, mais je sais lire les livres d’histoire et je connais le récit traditionnel des guerres asymétriques. Quand les États-Unis d’Amérique, après être restés vingt ans en Afghanistan et après y avoir jeté un matériel considérable, dont la plus grosse bombe conventionnelle de l’histoire, partent d’Afghanistan comme ils l’ont fait, pourquoi voudriez-vous que nous ayons meilleur succès au Mali contre l’adversaire que nous affrontions, un adversaire d’une nature quasiment identique sur le plan de l’idéologie, et très comparable pour ce qui est des méthodes de combat ?Je veux profiter de ma présence à cette tribune pour m’adresser, au nom de l’histoire qui lie les mouvements progressistes français à ceux de toute l’Afrique, en particulier à ceux du Mali, et au nom de la binationalité qui unit tant de nos familles, à tous ceux qui peuvent m’entendre au Mali, notamment à ceux qui se disent mes amis. Je veux leur dire qu’il faut se rappeler qui nous sommes, pourquoi nous sommes là et comment nous y avons été.La France n’a pas envahi le Mali (M. Hervé Berville applaudit), elle est venue au Mali à l’appel des autorités maliennes, sans que cela soit démenti à quelque moment que ce soit par qui que ce soit – à part les djihadistes au moment où elle est intervenue.
M. Jean-Luc Mélenchon (FI). La France n’a pas occupé le Mali : elle y a été présente et elle y est restée à la demande des gouvernements et des forces locales.
M. Jean-Luc Mélenchon (FI). Enfin, la France n’est complice en aucune manière des deux coups d’État – qui, disons-le, ont constitué dans les deux cas une surprise pour elle, même si l’on peut se demander comment cela se peut dans un pays où l’on a 5 000 militaires – et n’a donc joué aucun rôle dans le report des élections dans cinq ans décidé par le pouvoir actuel, exercé par M. Goïta. La preuve, c’est que nous partons !C’est pourquoi je veux vous dire, si vous m’écoutez, que nous méritons d’être respectés. Le choix de nos armes, c’est vous qui l’avez fait ! Cinquante-neuf des nôtres sont morts sur place et de nombreux autres sont revenus blessés, certains atteints de séquelles physiques ou psychiques définitives.Nous méritons le respect ! Nous ne nous sommes imposés à aucun moment et, s’il y a polémique entre nous, comme c’est normal quand il est question de politique, nous ne méritons que le respect, et je veux le dire de toute la force de la famille politique que j’incarne, et sans doute de tous les bancs de cette assemblée. (Applaudissements sur la plupart des bancs.)Après cinquante-neuf soldats français tués – et de nombreux blessés – et des milliers de Maliens pris dans cette affaire, nous sommes toujours sans réponse. Nous savons combien nous ont coûté ces neuf années de guerre : 8 milliards d’euros, soit 3 millions par jour ! Qui arme et qui finance les djihadistes ? Car si cela nous a coûté une telle somme, on se doute qu’eux-mêmes ont également dû dépenser beaucoup d’argent, dont on ne sait d’où il provenait. Voici maintenant qu’on a fait venir le groupe Wagner, une troupe de mercenaires sanglants comme on en voit désormais dans toutes les guerres du monde : la guerre se fait à nouveau en recourant à des procédés datant de l’Ancien Régime, de l’ancien temps.Wagner a fait un sale boulot en Centrafrique, et ceux qui se réjouissent de voir partir les soldats français doivent maintenant se demander s’ils sont heureux de voir Wagner à leur place.
M. Jean-Luc Mélenchon (FI). Pour ma part, je dis à mes amis maliens que la présence de Wagner au Mali, c’est quelque chose qui va coûter très cher aux Maliens dans leur vie, dans leurs habitudes, dans leur organisation. (Approbation sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) Personne n’a rien à gagner à voir une telle bande de voyous arriver sur un continent et s’interposer entre la volonté démocratique des peuples et sa mise en œuvre ! (Applaudissements sur la plupart des bancs.)Pardon, collègues, si je parle fort, mais quelle douleur en pensant aux espoirs suscités au Mali après le discours du président Mitterrand à La Baule en 1990 ! Quelques mois plus tard, on avait vu le général Amadou Toumani Touré mettre un terme à la dictature du parti unique, avant qu’une élection libre ne porte au pouvoir M. Alpha Oumar Konaré, que nous estimions au plus haut point et qui fut élu, puis réélu cinq ans plus tard, dans des conditions démocratiques. Quelle douleur de voir qu’après 1991-1992, nous voilà revenus aux militaires putschistes, aux bandits, aux voyous, à ceux qui, non contents de mépriser le peuple, nous insultent en insinuant que nous devrions nous sentir coupables. Non, nous ne le sommes pas et il n’y aura personne sur ces bancs pour donner raison aux insultes faites à notre patrie ! (Applaudissements sur les bancs du groupe FI. – M. Hervé Berville applaudit également.)Nous sommes prêts à changer nos méthodes dans la relation normale qui est celle des Français lorsqu’ils discutent entre eux et qu’ils ne sont pas d’accord. Nous ne sommes pas d’accord avec le Gouvernement et le Président de la République. Pour autant, nous n’acceptons pas qu’on expulse notre ambassadeur ni qu’on nous demande de partir de façon précipitée, sans nous garantir de pouvoir le faire dans les meilleures conditions de sécurité. Dorénavant, les nôtres seront aux avant-postes pour démonter ce qui a été monté avec l’accord du gouvernement malien, et je demande que le peuple malien prenne sous sa protection les soldats français, femmes et hommes, qui vont devoir remballer et partir. Je demande que nos soldats ne soient pas traités comme des ennemis, car la France n’est pas ennemie du peuple malien et il n’y a aucun député français, sur quelque banc que ce soit, qui ait la moindre animosité à l’égard du peuple malien. Tout cela doit être dit avec force au moment même où il est si douloureux d’évoquer ce que nous savons être un échec.J’aurais bien d’autres choses à dire, mais j’ai épuisé mon temps de parole. J’espère tout de même avoir été utile à notre pays et à l’amitié qui nous unit aux Maliens en tenant les propos que je viens de tenir. (Applaudissements sur les bancs des groupes FI, Dem, SOC, Agir ens, UDI-I et GDR ainsi que sur de nombreux bancs des groupes LaREM et LR.)
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). La situation au Mali et au Sahel n’est que le triste reflet du vide absolu de ce que signifie de manière opérationnelle la guerre contre le terrorisme, une guerre qui désigne à la fois une lutte contre un mode opératoire, contre des organisations qui se recomposent très rapidement, contre des organisations partageant des ambitions changeantes, parfois antagoniques, et enfin une lutte contre une idéologie aux contours extrêmement flous. Que combattons-nous au Sahel ? Quel est l’objectif de la France ? Vous n’avez jamais apporté de réponse à ces questions, parce que vous n’en avez pas.L’absence de lecture critique de cette notion de guerre contre le terrorisme, forgée au lendemain du 11 septembre 2001, a conduit à des désastres de très grande ampleur, de l’Irak à l’Afghanistan en passant par la Libye, la Somalie, le Yémen ou encore le Sahel. Ces guerres contre le terrorisme sont anachroniques : elles ne peuvent être gagnées si l’on ne lutte pas contre les véritables racines du mal. Les députés communistes ne cessent de vous le dire, ces menaces sont l’insécurité alimentaire et environnementale – la zone sahélienne est l’une des plus sensibles au réchauffement climatique –, mais aussi l’insécurité liée à l’effondrement des services publics d’éducation, de santé, de justice ou de sécurité intérieure. Toutes ces insécurités nourrissent des trafics et des flux illicites de capitaux. Les catégories ethniques et religieuses sont manipulées pour justifier et légitimer la violence, mais elles ne sont que des excuses. On ne peut donc parler de ce retrait comme d’une humiliation de la France : c’était en réalité un échec prévisible depuis le premier jour, car en l’absence d’objectif une guerre ne peut être gagnée.Si l’humiliation appelle un sursaut d’orgueil, un échec appelle la réflexion et l’humilité. C’est pourquoi les députés communistes proposent en priorité de dresser un bilan lucide de l’action de la France en Afrique, afin de ne pas reproduire les erreurs commises : si nous l’avions fait après la monstrueuse guerre contre la Libye en 2011, nous n’en serions pas là aujourd’hui.Vous avez, monsieur le Premier ministre, largement insisté sur la manière dont les troupes allaient se redéployer et sur l’avenir opérationnel des opérations militaires en cours au Sahel. Pourtant, nos interventions militaires sont sur la sellette partout au Sahel. À la fin de l’année dernière, le blocage du convoi militaire français au Burkina Faso et au Niger l’a prouvé.En tant que promoteurs infatigables de la paix, les députés communistes proposent, dans un deuxième temps, d’organiser un plan de retrait concerté avec tous les États du Sahel et de la région – et chaque mot compte dans cette phrase : un plan de retrait pour valider le souhait des peuples de voir partir l’armée française selon une organisation précise et concrète ; concerté, parce qu’on ne peut plus continuer cette politique élyséenne consistant à ce qu’un homme décide seul, sans respecter ses interlocuteurs ; du Sahel, car il s’agit bien de créer les conditions du retrait de la région, en accord avec tous les États et les peuples concernés.Pour avancer dans la sécurité et pour gagner la paix, le troisième acte d’urgence consiste à mettre en place une coopération militaire collective bien plus équilibrée, qui reposerait sur la formation et sur le transfert de technologie militaire afin de rendre leur indépendance à ces États. Nous ne sommes pas naïfs, nous avons bien conscience que la violence existe et qu’elle doit être combattue pour aider les populations qui souffrent, mais pour cela l’action doit être menée avec les États et par les États eux-mêmes.La quatrième proposition des communistes, c’est de renforcer nos coopérations civiles, en apportant une aide au développement qui soit orienté vers le recouvrement des recettes fiscales et la reconstruction de l’État. Cela permettra de redonner la marge de manœuvre budgétaire indispensable pour rebâtir dans ces pays des services publics forts – c’est ce qu’il y a de plus efficace pour lutter contre le terrorisme et pour gagner la paix.Au Sahel – comme en France, soit dit en passant –, cette marge de manœuvre budgétaire a été, il faut le redire, détruite par les réformes ultralibérales imposées à ces États dans les années 1980-1990 par le Fonds monétaire international, le club de Paris et la Banque mondiale, qui ont créé un terreau fertile où sont nées les contestations armées actuelles. Aujourd’hui encore, l’Afrique meurt de ses taux d’imposition des entreprises extrêmement faibles et d’une évasion fiscale qui équivaut à ce qu’elle reçoit en aide publique au développement.Le cinquième acte à accomplir avec les États sahéliens, c’est d’en finir avec la présence paternaliste et humiliante de la France chez eux. En protégeant vos vassaux africains sans jamais regarder la légalité de leur pouvoir, vous avez humilié les peuples d’Afrique de l’Ouest. Vos indignations démocratiques à géométrie variable ont épuisé les peuples et fragilisé leur envie de démocratie. Pourquoi, après la mort d’Idriss Deby au Tchad, vous êtes-vous empressés d’adouber son fils lors d’un coup d’État constitutionnel ? Pourquoi le coup d’État en Guinée, qui a abouti au remplacement du président Alpha Condé par un ancien soldat de la Légion étrangère, le lieutenant-colonel Doumbouya, n’a-t-il été condamné que du bout des lèvres par la France ? Et je ne parle même pas de la Côte d’Ivoire, où vous avez fermé les yeux sur le troisième mandat inconstitutionnel d’Alassane Ouattara, votre complice de toujours…Pourquoi seul le coup d’État au Mali a-t-il été sanctionné par la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ? Le blocus mis en place met de l’huile sur le feu et ne fait souffrir que la population. Pourquoi le président Macron se permet-il de convoquer – c’était l’expression employée – les chefs d’État du G5 Sahel au sommet de Pau le 13 janvier 2020 pour les obliger à prêter à nouveau allégeance à la France ? Pourquoi refusez-vous de valider l’enquête des Nations unies sur le bombardement effectué par l’armée française à Bounti, au Mali, le 3 janvier 2021, qui a fait une vingtaine de morts dans un rassemblement qui n’était vraisemblablement qu’un mariage ?Ajoutons à cela le double jeu de la France au Mali, qu’il s’agisse de son soutien implicite aux mouvements rebelles du Nord du Mali, et dernièrement au Mouvement national de libération de l’Azawad, ou de sa promotion acharnée de l’accord d’Alger qui, rédigé sans le peuple malien, ne correspond en rien à ses aspirations et menace l’intégrité territoriale du pays.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). Je ne parle même pas du franc CFA ou de son avatar l’éco, instrument de domination monétaire de la France dans la région !Face au blocage des voies démocratiques, il semble que pour beaucoup, l’envie d’indépendance et de souveraineté ait remplacé le désir de démocratie. C’est un changement majeur qui bouleverse les dynamiques au Sahel. Évidemment, nous, élus d’une démocratie moins fragile que celle de ces États, l’inversion des priorités entre souveraineté et démocratie nous dérange au plus haut point ; mais il faut reconnaître qu’au Sahel, dans une zone où les entreprises françaises sont très influentes, où l’on paie en francs CFA et où les autocrates sont validés par Paris, la notion d’indépendance et de souveraineté prend souvent la forme d’une défiance envers notre pays.Et cette défiance est renforcée par l’insécurité, qui ne recule pas. La preuve en est qu’il y a neuf ans, au début de l’opération militaire française, les djihadistes et autres entrepreneurs de violence étaient présents sur 10 % du territoire malien alors qu’aujourd’hui, près de 90 % est classé en zone dangereuse.Outre les cinquante-neuf militaires français tués auxquels nous devons rendre hommage pour leur engagement, il faut rappeler que pour la seule année 2021, il y a eu 4 838 victimes africaines, sans compter les 2,2 millions de personnes déplacées internes et les 200 000 réfugiés.Nous ne pouvons que constater que le peuple malien ne s’est pas opposé à l’arrivée au pouvoir de ces militaires. Il ne les juge pas bons démocrates, personne ne s’y trompe, mais il les considère davantage capables de lutter contre le terrorisme et plus à même d’agir indépendamment de la France pour retrouver de la souveraineté. C’est un fait. Certains pensent même que ces nouveaux dirigeants rendent sa fierté au peuple malien.C’est cela qu’il vous faut comprendre d’urgence. Que l’on croie ou non à la sincérité des intentions du régime malien actuel, peu importe ! Le constat est sans appel : nous avons perdu le soutien des Maliens. Attention à ne pas faire de confusions : le peuple malien n’est pas anti-Français, il s’oppose à la politique que la France mène actuellement, dans la continuité des décennies précédentes. (Exclamations sur plusieurs bancs du groupe LaREM.) C’est une nuance fondamentale à saisir si l’on veut pouvoir mener avec justesse nos futures actions diplomatiques auprès des autorités maliennes. C’est pourquoi, monsieur le Premier ministre, il est impératif que vous preniez enfin la mesure du drame que la France a suscité là-bas. Le redéploiement des troupes françaises dans les États voisins du Mali est une nouvelle preuve de votre incompréhension totale du terrain. Changez de logiciel. Arrêtez d’écouter les multinationales françaises qui veulent maintenir leur domination économique dans cette région. Arrêtez d’écouter les va-t-en-guerre qui pensent que la violence ne se combat qu’avec des armes. Essayez plutôt de comprendre les peuples et leurs dynamiques propres.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). Eux seuls doivent être entendus.Nos propositions émanent du vécu des gens et de leurs revendications. Nous les avons construites avec eux et nous les relayons ici. De plus en plus de voix en France les accompagnent. Si vous aviez su écouter, la dignité de la France en Afrique aurait peut-être été sauvée depuis longtemps. En tout cas, nous, nous le pensons ! (Applaudissements sur les bancs des groupes GDR, SOC, FI et LT).
M. Nicolas Démoulin (LAREM). J’ai l’honneur de présider, depuis 2017, le groupe d’amitié France-Mali de l’Assemblée nationale. Aujourd’hui, je souhaite vous parler de ce que je connais et notamment de ce lien concret et solide que nous entretenons avec le peuple malien.Depuis le putsch de l’été 2020, il n’y a plus d’Assemblée nationale au Mali, plus d’ambassadeurs à Paris ou à Bamako. Comme la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, l’Union africaine et l’ensemble de l’Union européenne, nous sommes clairement en rupture avec la junte militaire au pouvoir, parce qu’elle ne respecte pas ses engagements de transition, parce qu’elle ne donne pas de garanties démocratiques suffisantes et parce qu’elle a fait appel au groupe Wagner, ce qui n’augure rien de bon. Elle incite aussi par opportunisme au rejet de la France et au repli nationaliste.Ici en France, par méconnaissance ou manœuvre politicienne, certains font enfler un sentiment anti-Français par des affirmations à l’emporte-pièce. La réalité est loin d’être aussi simple. La complexité du contexte et des enjeux n’échappe pas aux populations qui sont inquiètes autant que perplexes et fatiguées par tant d’instabilité. Nous avons connu, depuis l’indépendance du Mali, des périodes de mésentente et d’incompréhension mais nous avons toujours su retrouver l’esprit de concorde et de tolérance qui caractérise nos deux nations. André Malraux, dépêché par le général de Gaulle à Bamako en 1961, avait ainsi su trouver comment retendre le lien, alors distendu, entre nos deux pays. Cette amitié continue constitue encore plus aujourd’hui qu’hier le bien commun sur lequel nous appuyer dans la tourmente que nous connaissons.Ce lien est incarné par la diaspora malienne. Ces Français d’origine malienne et ces Maliens expatriés participent notablement à l’économie malienne tout comme ils contribuent à la dynamique de nos territoires, notamment en Île-de-France. Et je tiens ici à saluer particulièrement l’engagement sans faille de la Coordination des élus français d’origine malienne (CEFOM). Ensemble, nous avons organisé des rencontres à l’Assemblée nationale. Nous avons créé des espaces d’échanges au Mali et en France, comme lors de notre visite au foyer Diderot, pour comprendre les inquiétudes, entendre les divers points de vue, réduire les fantasmes, dissiper les malentendus et donner des garanties de confiance et de bonne foi réciproques. En février 2020, nous avons manifesté pour la paix à Bamako, main dans la main. Nous avons ensuite honoré la mémoire de nos soldats français et maliens morts au combat.Je n’oublie pas, en cet instant, les victimes civiles de ces combats ni le sacrifice des soldats du G5 Sahel et de la MINUSMA, venus du Tchad, du Togo, de la Guinée, du Niger, du Burkina et de tant d’autres nations, morts au champ d’honneur en combattant notre ennemi commun.Leur sacrifice ne sera pas vain. Après avoir déjoué de multiples attentats et neutralisé de nombreux terroristes, nos troupes vont se redéployer dans le Sahel pour poursuivre notre combat contre les djihadistes.Notre action ne se limite toutefois pas au seul champ militaire. Nous menons, depuis de nombreuses années de multiples projets qui s’inscrivent dans la vie quotidienne des Maliens, qu’il s’agisse de l’éducation, du développement économique, de la sécurité sanitaire, de la culture ou de la jeunesse. Cette jeunesse malienne est l’espoir du pays. C’est à elle que reviendra la lourde tâche de relever le défi de la lutte contre la corruption et de penser les modalités de gouvernance efficientes pour asseoir la démocratie. Elle pourra compter sur nous, sur notre solidarité, notre écoute et notre amitié, sans paternalisme ni condescendance.Nous sommes amis parce que nous avons une histoire et des valeurs communes, des affinités culturelles et philosophiques et que nous avons bien sûr la langue française en partage. Que le peuple malien, au moment où il souffre, où il craint, soit assuré de la sincérité et de la solidité du lien qui nous unit à lui.Madame la ministre des armées, je suis inquiet pour la population malienne, première victime de cette crise. Comment la France pourra-t-elle continuer à jouer un rôle majeur pour la protéger et lui apporter l’aide humanitaire indispensable ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM.)
M. le président (SOC). La parole est à M. François Cornut-Gentille.
M. François Cornut-Gentille (LR). Je voudrais poser trois questions et faire une suggestion. La première de mes interrogations concerne les deux mois qui viennent de s’écouler. C’est en effet depuis la période de Noël que nous avons eu connaissance de la présence de mercenaires du groupe Wagner au Mali. Alors que nous avions nettement indiqué que ce point constituait pour nous une ligne rouge, pourquoi n’avons-nous pas tiré la seule conclusion qui s’imposait en annonçant immédiatement notre départ ? Ce déni de réalité est aussi incompréhensible que coupable. En refusant de nous rendre à l’évidence, nous avons sapé notre crédibilité. Un départ pris à notre initiative n’était-il pas plus acceptable que celui qui se dessine aujourd’hui sous pression de la junte malienne ?Le Gouvernement ne nous a jamais expliqué son étrange comportement qui relève, je le crains, de la politique de l’autruche. Or cette absence de réactivité nous place dans une situation extrêmement critique tant pour la sécurité de nos militaires que pour la poursuite des opérations. C’est le sens de mes deux autres questionnements.À court terme, il est avéré que de multiples acteurs vont tout faire pour compliquer notre retrait car tel est leur intérêt. Dans ces conditions, est-il prudent de se donner quatre à six mois ? N’est-ce pas, au contraire, accroître les risques ? Le défi logistique est déjà redoutable. Désormais, il se double d’une menace qui pèse sur la sécurité de nos troupes. Chaque jour qui passe, le piège va se refermer. Quelles précautions allons-nous prendre ? Et qu’est-il prévu en cas d’incident grave ?À moyen terme, comment concevez-vous la poursuite de notre engagement ? Selon toute vraisemblance, le Mali va se transformer en zone de tous les dangers, avec les risques de contamination que cela comporte. Souhaitons-nous continuer à intervenir sur ces futurs foyers d’instabilité ? Par ailleurs, envisageons-nous de participer à la sécurisation des frontières des pays voisins ? Si oui, de quelle manière ?À ce stade, nous sommes malheureusement condamnés à rester sur la défensive et il ne peut s’agir que de limiter les dégâts. Reprendre la main sera encore une autre affaire, beaucoup plus exigeante. Elle nous demandera de mener une réflexion en profondeur afin de redéfinir nos modes d’intervention en Afrique et pas seulement sur le plan militaire. C’est un exercice aussi nécessaire que difficile, toujours annoncé et jamais réalisé. Nous devons d’abord préciser nos objectifs, car la lutte contre le terrorisme n’est qu’un aspect du sujet. En passant de Serval à Barkhane, cela semble nous avoir échappé.De plus, comme nous l’éprouvons aujourd’hui, rien ne peut se faire sans le soutien de l’opinion publique. Avons-nous une stratégie dans ce domaine ? Afin de nous engager dans cette nouvelle approche, nous devons mener une évaluation globale des politiques présentes et passées qui porte autant sur nos modes d’actions militaires et diplomatiques que sur nos outils de coopération et de renseignement.En matière de coopération, il y a longtemps que les résultats ne sont pas satisfaisants, ce que nous semblons avoir accepté comme une fatalité. Il est urgent d’examiner sans complaisance les causes de cet échec.La question du renseignement se pose, elle, à plusieurs niveaux. Comment avons-nous pu être surpris par les coups d’État successifs qui se sont déroulés pour ainsi dire sous notre nez ? Autre sujet d’étonnement : est-il possible que les menées russes soient passées sous nos radars alors que le précédent de la Centrafrique aurait dû nous alerter ? En un mot, nos services sont-ils aveugles, nos généraux sont-ils muets ou bien l’exécutif est-il sourd ? Y a-t-il eu un problème de transmission de l’information ? Si c’est le cas, à quel niveau le renseignement a-t-il été bloqué ?Bref, pour répondre à ces questions, nous devons engager un travail de vérité auquel nous sommes peu accoutumés et qu’un gouvernement rechigne toujours à entreprendre. Il y a en effet trop de choses à dire qui ne feront pas plaisir à entendre. Ce moment de vérité est indispensable car sans lui, tout indique que nous continuerons à nous laisser abuser par nos propres éléments de langage. Or, ces fausses habiletés diplomatiques ne trompent personne et ne définissent aucune stratégie crédible. Ainsi en est-il de nos efforts pour impliquer les Européens. Nous avons obtenu de très modestes avancées mais, au total, les bénéfices sont maigres. En outre, ces démarches ralentissent nos décisions.Comme il est certain qu’aucun gouvernement n’aura l’audace d’engager le travail lucide qui nous manque, je suggère que cette mission soit accomplie par le Parlement. Certes, celui-ci ne décide pas mais il lui incombe de dire ce qui ne va pas. Dans le domaine qui nous occupe aujourd’hui, ce serait déjà une avancée très précieuse ! En aurons-nous collectivement le courage ? (Applaudissements sur les bancs des groupes LR et LT.)
(À dix-neuf heures quinze, M. Marc Le Fur remplace M. David Habib au fauteuil de la présidence.)
Mme Josy Poueyto (DEM). L’engagement de la France au Sahel fait écho non seulement à l’actualité, mais aussi à ce que représentent avant tout nos armées, à savoir la protection des Français. Telle est la mission de notre défense nationale, dont l’impact, en vérité, est d’autant plus large qu’il résonne avec les intérêts de l’Union européenne, comme le rappellent les différents attentats qui ont frappé notre continent ces dernières années.L’engagement de la France au Sahel, que constitue l’opération Barkhane, est une des illustrations de cette situation dans laquelle, finalement, de part et d’autre de la Méditerranée, la sécurité des uns répond à la sécurité des autres. Pour ce qui la concerne, la France a pleinement assumé son rôle.Premièrement, à la demande des autorités maliennes, en 2013, au temps de l’opération Serval, notre pays a fait preuve d’initiative pour éviter – ne l’oublions pas – que ne s’installe un califat djihadiste au Mali. Deuxièmement, dans le cadre de l’opération Barkhane, à partir de 2014, la France a déployé une opération d’appui, de soutien et de coopération auprès des armées des pays de la région qui le souhaitaient. En lien avec le G5 Sahel et la MINUSMA, c’était également le sens de l’implication d’autres États européens qui, depuis, ont engagé leurs soldats au sein de la force Takuba, dans le but de conseiller, d’assister et de former les forces armées maliennes.Nous voilà toutefois à un tournant de notre engagement dans cette région du monde où, en dépit d’incontestables succès tactiques, demeure la terreur djihadiste. Avec nos partenaires africains, le Président de la République a posé les bases, la semaine dernière, d’un « engagement renouvelé » pour soutenir la paix et la sécurité au Sahel et en Afrique de l’Ouest.Au nom du groupe Mouvement démocrate (MODEM) et démocrates apparentés, je tiens à dire avec force que nous soutenons pleinement l’évolution dans la continuité de l’engagement de la France. En toute logique, cet engagement suit l’évolution des enjeux dans la région et des attentes de nos partenaires sur le terrain.Un premier pas important avait déjà été franchi en ce sens à l’occasion du sommet de Pau, en 2020, qui avait réuni les présidents des pays membres du G5 Sahel. Rappelons-le, ces derniers avaient affirmé leur volonté de voir la France poursuivre son engagement dans le cadre d’un recentrage des efforts opérationnels de Barkhane et plaidé pour un renforcement de la présence internationale dans la région.Aujourd’hui, après avoir soutenu l’État souverain du Mali, la France n’accuse pas un échec : dans le contexte actuel, il n’y a d’autre option que le retrait du territoire malien. Cela étant, la menace djihadiste n’a pas disparu. Conformément à l’état d’esprit qui a animé l’opération Barkhane ces dernières années, la réponse à venir doit donc se construire de manière collective, avec l’implication de toutes les parties concernées : c’est ce qui est entrepris.Au nom de mon groupe, je tiens également à saluer la qualité de nos armées, totalement investies dans les enjeux sahéliens depuis l’opération Serval. Dans ce combat de longue haleine contre l’insurrection djihadiste, leur mission doit se poursuivre : elle n’est pas terminée en dépit du sang versé. Je pense ici aux cinquante-neuf soldats français tombés au Mali. À cet égard, permettez-moi de rendre hommage, en tant que députée des Pyrénées-Atlantiques, aux sept militaires du cinquième régiment d’hélicoptères de combat de Pau qui ont perdu la vie le 26 novembre 2019 lors d’une mission où six autres soldats ont également péri. Pensons à toutes ces vies perdues par les pays contributeurs, et n’oublions pas les nombreux blessés.Pour conclure, je tiens à rappeler un point qui me paraît fondamental : la seule approche sécuritaire ne sera jamais suffisante pour tout régler. Je l’ai déjà indiqué à plusieurs reprises en commission, madame la présidente de la commission de la défense, et je profite de cette nouvelle occasion pour le marteler : l’arrêt de la contagion du mal, la disparition de la menace djihadiste, passe aussi et surtout par l’aide au développement social et économique des pays de cette vaste région où subsistent de graves difficultés.À cet égard, notre groupe souligne l’intérêt de maintenir et d’améliorer l’Alliance Sahel – la plateforme de coordination et de concertation de la coopération internationale dans cette région. (Applaudissements sur les bancs du groupe Dem et sur quelques bancs du groupe LaREM. – M. Jean-Louis Bourlanges, président de la commission des affaires étrangères, applaudit également.)
M. David Habib (SOC). Je vous remercie, monsieur le président, de me relayer à la présidence et ainsi de me permettre de m’exprimer lors de ce débat.On aime toujours la France, mais c’est particulièrement le cas quand elle ne détourne pas les yeux lorsqu’un pays ami la sollicite. On aime la France lorsqu’elle considère que la liberté, les droits de l’homme et la sécurité sont non des affaires uniquement européennes, mais des valeurs universelles qui intéressent tous les continents, à commencer par le continent ami qu’est l’Afrique. La France que l’on aime est celle qui met tout en œuvre pour lutter, partout et toujours, contre le terrorisme.C’est en répondant à ces trois exigences que le président François Hollande a fait le choix d’engager les forces françaises au Mali, d’abord avec l’opération Serval, dès janvier 2013, puis en août 2014 avec l’opération Barkhane. L’armée malienne ne représentait alors que 7 000 soldats, lesquels étaient incapables de faire face à l’expansion des groupes terroristes qui avaient déjà imposé la terreur aux populations du nord du Mali et qui, à terme, menaçaient l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Par son intervention, la France a évité l’effondrement de l’État malien, lequel peut désormais se prévaloir d’une armée forte de 40 000 soldats.François Hollande a eu raison d’intervenir, tout comme Emmanuel Macron a eu raison, ne serait-ce qu’en raison du risque terroriste, de maintenir une forte présence militaire française au Mali et dans le reste du Sahel.Je ne reviendrai pas sur les déclarations de l’État islamique au Grand Sahara qui, encore récemment – la semaine dernière – affichait sa volonté d’agresser notre pays et sa population.Pour nous socialistes, la question est réglée : la France a eu raison d’intervenir et face aux faux pacifistes, qui sont souvent des poutinistes, nous maintenons l’analyse que nous faisions en 2013 et assurons nos forces armées d’un indéfectible soutien et d’une totale reconnaissance.Cela étant, la question n’est plus de rester au Mali ou d’en partir : la junte militaire souhaite notre départ. La remise en cause des accords militaires et l’expulsion de l’ambassadeur de France à Bamako illustrent que la collaboration est devenue impossible. Nous n’avons plus d’objectifs communs avec le pouvoir malien.Cependant, notre départ du Mali doit se faire au rythme et selon les conditions que nous aurons choisis. Nous ne pouvons nous laisser imposer un calendrier par des militaires dont la légitimité n’est reconnue par personne, si ce n’est par Moscou et Alger. À cet égard, ceux qui expriment des réserves à l’endroit de la France, y compris dans cette assemblée, sont moins sourcilleux dès qu’il s’agit des commandos du groupe Wagner et de leurs chefs, anciens de l’armée russe, pour certains admirateurs du IIIe Reich, et fidèles de Vladimir Poutine.
M. David Habib (SOC). Au Mali, le groupe Wagner représente plusieurs centaines de soldats qui, au-delà des opérations militaires, contribuent à renforcer un sentiment anti-Français. En cela, ils sont aidés par l’ambassadeur de Russie à Bamako, Igor Gromyko, dont le nom est un doux rappel de la période soviétique.
M. David Habib (SOC). La France est aujourd’hui confrontée à plusieurs questions.Il nous faut tout d’abord définir notre objectif. En 2013, nous étions intervenus dans l’intention d’empêcher la progression des groupes djihadistes vers Bamako. Nous devons désormais préciser où commence et où s’arrête l’action de la France. Si le Président de la République a annoncé que « le cœur de l’opération Barkhane ne serait plus au Mali, mais au Niger », l’opposition politique nigérienne s’est déjà positionnée contre ce projet et plusieurs manifestations ont eu lieu dans ce pays et au Burkina Faso.Face à la progression du sentiment anti-Français et au risque de coup d’État, il est nécessaire d’anticiper les différents scénarios. Ce qui vient de se passer au Mali ne doit pas se reproduire et nous devons dès à présent, tout comme les pouvoirs africains, travailler à regagner la confiance des populations.Par ailleurs, certaines villes ne résistent actuellement aux groupes djihadistes que grâce à la présence française. Nous devons encourager nos partenaires africains à investir ces zones, afin que la paix ait une vraie résonance et pour que la sécurité ne soit pas un concept lointain.Enfin, je tiens à dénoncer le discours faussement anticolonial qui, d’Alger à Moscou, en passant par Ankara et Pékin, sert de propagande à ceux qui souhaitent faire main basse sur l’Afrique. Nous le savons, dans tous les pays où la France était implantée, notre pays est attaqué, menacé, et nos valeurs sont critiquées. Ceux qui agissent de la sorte contre nous ont des ambitions économiques et territoriales que nous devons dénoncer.Mes chers collègues, depuis 2017, Emmanuel Macron s’est beaucoup trompé sur la question malienne et sahélienne, aussi bien sur le fond que sur la forme. Cependant la stratégie de notre pays demeure la bonne, le groupe socialiste l’affirme à nouveau. Certes, nous ne pouvons admettre que nos cinquante-neuf soldats soient tombés pour rien. Comme Josy Poueyto, en tant que Béarnais, je sais qu’il ne s’agit pas d’un concept : moi aussi, je connaissais trois des sept soldats décédés qui étaient basés dans cette région et nous gardons en mémoire leur sacrifice. Mais, au-delà de ces soldats, nous avons conscience que nous défendons des valeurs que nous pouvons partager avec nos amis africains. (Applaudissements sur les bancs du groupe SOC. – Mme Josy Poueyto applaudit également.)
M. David Habib (SOC). (À dix-neuf heures vingt-cinq, M. David Habib remplace M. Marc Le Fur au fauteuil de la présidence.)
M. Sébastien Nadot (LT). Le 29 janvier 1957, Léopold Sédar Senghor s’exprimait dans cet hémicycle sur le nouveau cadre juridique relatif aux 7 millions de kilomètres carrés – soit dix fois la superficie de la métropole – alors connus sous les dénominations d’Afrique occidentale française et d’Afrique équatoriale française, auxquelles s’ajoutaient le Togo et le Cameroun, anciennes colonies allemandes placées en partie sous tutelle française par la Société des Nations.S’inquiétant de la volonté manifeste du pouvoir central parisien de – déjà – « balkaniser » l’Afrique noire et de régler assez mal « la nature des liens » qui devaient « unir les peuples d’Afrique au peuple de France », Léopold Sédar Senghor terminait néanmoins son discours par une note d’espoir : « Je vous dis que la France est un arbre vivant ; ce n’est pas du bois mort promis à la cognée ».La récente gifle infligée par le Mali au Gouvernement français nous dit autre chose. En vous présentant bien trop tardivement devant le Parlement, parce qu’il est trop tard, vous vous êtes privés de l’avis éclairé du peuple de France, qui vous aurait dit il y a déjà fort longtemps que c’en est assez de cette guerre. Le Mali, pays souverain, nous demande de partir. Notre seule solution est donc d’obtempérer. Mais le mal est fait.La gifle du Mali, c’est le joli discours du président Macron à Ouagadougou, en 2018, qui se fracasse sur les réalités. Comment peut-on disserter une heure durant sur la relation entre la France et l’Afrique en feignant d’ignorer que la France en Afrique, c’est d’abord et avant tout des militaires, des fusils, des drones et des bombes ?La gifle du Mali, c’est la réponse au cynisme, à l’arrogance et à l’exploitation rapace made in France : voilà les valeurs françaises que l’on mesure au quotidien quand on vit au Sahel. Et que réserve-t-on aux migrants qui viennent en France ? La maltraitance d’État, car ils ne sont pas assez riches ou trop noirs. Nous affirmons combattre chez eux le terrorisme, mais nous leur refusons des titres de séjour au motif qu’ils viennent d’un pays sûr : c’est incroyable !La gifle du Mali s’adresse à la pensée libérale interventionniste, teigneuse et belliqueuse de la France ; celle qui ne drague que le dictateur africain et son potentiel militaire. La gifle du Mali s’adresse à l’État français, qui a privatisé sa politique étrangère pour l’intérêt de quelques capitaines d’industrie arrogants, alors que le peuple de France, lui, n’en bénéficie plus.La gifle du Mali est également destinée à notre système médiatico-politique. Ministres et parlementaires godillots célèbrent leurs mensonges sur les plateaux de France 24, de RFI ou de La Chaîne parlementaire dans une connivence coupable et nous expliquent que certains troisièmes mandats sont bons et d’autres pas, et que certains putschistes défendent la liberté aux côtés de la France, mais d’autres pas. Ils ont la com’ pour seule boussole.Les réseaux sociaux ont balayé la propagande française cachée derrière ce marketing ridicule de pays des droits de l’homme et de la démocratie : nous sommes en réalité le troisième vendeur mondial d’engins de la mort.La gifle du Mali, c’est le réveil d’une conscience nationale malheureusement cimentée sur un sentiment anti-Français que vous avez continué de laisser prospérer. Être continuateur de l’erreur, c’est la commettre en l’aggravant.La gifle du Mali, c’est le signal donné à tous les autres pays pour faire de même. Tchad, Niger, Burkina Faso, Mauritanie, Sénégal, Cameroun, Côte d’Ivoire, Gabon, ou encore République du Congo se détourneront à leur tour de la France. Mais pourra-t-on leur donner tort ?Notre mauvaise malice en Afrique a une histoire, coloniale, prédatrice et clientéliste. En voici un seul exemple : en 1963, le président du Togo, Sylvanus Olympio, avait eu l’audace de déclarer à l’AFP « Je vais faire mon possible pour que mon pays se passe de la France » ; peu de temps après, il était assassiné. Depuis, la France exerce une pression très violente et constante sur le Togo ; elle se place toujours dans le camp du dictateur, toujours avec l’oppresseur, toujours contre le peuple togolais. Rien d’étonnant à cela : plus la France s’adresse à un petit pays, plus sa prédation est immense.La gifle du Mali, c’est aussi la seule réponse possible d’un pays digne face à la tragique erreur française du 3 janvier 2021, cette frappe aérienne conduite par l’armée française qui a tué dix-neuf civils réunis pour un mariage à Bounti. Ce sont les enquêteurs de la MINUSMA et de la police scientifique des Nations unies, après de minutieuses investigations, qui l’affirment, pas moi.
M. Sébastien Nadot (LT). Monsieur le Premier ministre, comment caractériseriez-vous une puissance étrangère qui viendrait abattre sur notre territoire dix-neuf civils français par erreur ? Rien ne sera plus jamais possible avec le Mali et au Sahel sans excuse officielle de la France ni réparation, même si nous y avons commis l’irréparable.À l’heure où le bruit des bottes monte du côté de la Russie, comment penser les défis de demain sans l’Afrique depuis ce petit pays qu’est devenue la France ? Monsieur le Premier ministre, je veux vous dire que les citoyens de tous ces pays d’Afrique ou des diasporas vivant en France, bien qu’ils aiment la France, voient en elle la grenouille qui se veut aussi grosse que le bœuf. N’est-il pas déjà trop tard pour que la France reste un partenaire privilégié ?
M. Aurélien Taché (NI). Force est de constater que l’intervention militaire menée au Mali par les forces françaises était dans l’impasse. La situation humanitaire, sociale et démocratique du Mali relève de la tragédie pour les civils et pour nos soldats, nos journalistes et nos humanitaires qui y ont perdu la vie, et dont je tiens à honorer la mémoire.Face aux organisations terroristes, l’action de nos forces armées s’est révélée inefficace : rien qu’en 2021, près de 2 000 civils ont été tués dans la zone des trois frontières, les deux-tiers l’ayant été par des groupes armés liés à Al-Qaïda et à l’État islamique, c’est-à-dire aux groupes terroristes que nous avions initialement vocation à neutraliser.Le terrorisme est une menace plus que jamais préoccupante en Afrique de l’Ouest, en particulier à cause de la progression de l’État islamique, lequel, s’il n’a plus de califat, est loin d’avoir été neutralisé. Une vague récente de coups d’État a secoué la zone : au Tchad et en Guinée, en avril 2021, au Mali en 2020 et en 2021, au Burkina Faso en janvier dernier. C’est un fait, la zone est déstabilisée, et la France doit revoir son rôle en Afrique, surtout à l’heure où la junte entend repousser de cinq ans la transition démocratique.Alors quel était le sens de cette intervention ? À quoi a-t-elle servi in fine ? Dans le meilleur des cas, elle a pu être utile à court terme, quand les Maliens nous l’ont demandé, mais le maintien de nos forces a été parasité par le sentiment anti-Français alimenté par la junte. Et c’est en ce sens que notre présence est rejetée : oui, l’action de la France a été rejetée brutalement par la junte militaire, qui a expulsé notre ambassadeur du pays, ce qui constitue, quand on parle le langage diplomatique, un affront à nos forces.Je suis, moi aussi, favorable à ce retrait parce que je crois dans la croissance d’une Afrique émancipée, et plus que postcoloniale, une Afrique libre. Si la France part du Mali, elle ne doit pas oublier ses responsabilités. Je refuse de croire qu’en 2022 la France ait adopté une position condescendante voire infantilisante à l’égard de l’Afrique de l’Ouest, d’autant que les liens entre la France et le Mali sont étroits. En 2019, celui-ci était le premier bénéficiaire des subventions versées par l’Agence française de développement (AFD), avec un total de 96,5 millions d’euros. La France est également le premier employeur direct privé sur le territoire malien. Et c’est pour cette raison qu’en 2013, à la demande du Mali, la France s’est investie dans la lutte contre le terrorisme dans ce pays.Alors quel engagement pour la France au Mali ? Cela fait un an, depuis le G5 Sahel, que le Président de la République nous dit qu’il souhaite concentrer les efforts de la France sur un sursaut de la société civile, mais rien ne bouge, alors que les civils souffrent. À ce titre, je souhaite, comme mon collègue Nadot à l’instant, avoir une pensée pour les dix-neuf civils décédés en janvier 2021 dans les frappes de Bounti. Nous avons pris des vies qui n’auraient pas dû être prises, nous devons donc rendre des comptes.Sur le plan humanitaire, la France ne doit pas reproduire les erreurs que nous avons commises par le passé. Nous avons envoyé des armes en Libye, lesquelles servent aux groupes de l’État islamique pour attaquer des civils et des ressortissants ; je ne parle même pas du Yémen, qui connaît l’une des plus graves crises humanitaires du siècle, causée par les multiples attaques que l’Arabie Saoudite mène avec nos armes. Est-ce ce que nous voulons pour le Mali, à l’heure où la junte s’éloigne explicitement de la démocratie ?Il est grand temps que la France et l’Europe traitent en égaux les pays d’Afrique. Seuls 48 % des besoins humanitaires du Mali sont financés, alors que 15 millions de ses habitants dépendent de l’aide humanitaire, que 2,5 millions d’entre eux ont dû fuir leur maison et que 700 000 enfants manquent de nourriture. La France a consacré 28 millions d’euros à l’aide humanitaire au Sahel en 2020 ; la même année, 880 millions d’euros, soit presque trente fois plus, étaient consacrés aux dépenses militaires. Le contraste est frappant. Nous ne mettrons pas fin à cette instabilité par les armes, les obus et les Gazelle. Maintenant que notre action militaire va être redéployée, ne pourrait-on pas rediriger certains de ces crédits vers l’aide humanitaire ?S’il était évident que notre combat militaire devait cesser, notre action doit être plus politique, plus diplomatique et, surtout, plus humanitaire. Nous avons la responsabilité d’aider les Maliens à s’émanciper, et la meilleure arme pour cela, c’est l’éducation comme le dit Malala Yousafzai. Comme vous l’avez expliqué, monsieur le Premier ministre, la guerre contre le terrorisme en Afrique ne sera gagnée que par les Africains eux-mêmes. Il revient aux Maliens de décider de leur avenir et à la France d’assumer ses responsabilités. Je ne suis pas malien, je suis français et européen, et j’estime que la France a déjà fait assez de mal en Afrique dans un passé pas si lointain pour qu’elle ne se dispense pas de rendre des comptes ni de participer à la réparation des fautes qu’elle y a commises aux dépens des civils.Vous l’aurez compris, chers collègues, je suis favorable à ce retrait mais pas à une fuite de nos responsabilités face à notre désastreux bilan militaire au Sahel.
M. le président (SOC). La parole est à Mme Sereine Mauborgne.
Mme Sereine Mauborgne (LAREM). Une génération entière de soldats français a foulé les sables sahéliens pour traquer les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaïda et au groupe État islamique dans un territoire vaste comme l’Europe.Nos pensées vont d’abord aux cinquante-neuf militaires français, à leurs familles et à leurs frères d’armes qui sont morts au Sahel en se battant contre le terrorisme. Leur nom restera à jamais gravé dans la mémoire collective de notre pays et dans le marbre du monument aux militaires morts pour la France en opérations extérieures (OPEX) inauguré par le Président de la République et par Geneviève Darrieussecq le 11 novembre 2019.Il est important de rappeler les raisons initiales de notre engagement au Sahel, car elles démontrent clairement que le redéploiement en cours ne constitue en rien un échec. Le rapport d’information sur l’opération Barkhane que j’ai rédigé avec Nathalie Serre a démontré la succession d’adaptations du format d’engagement de nos forces ; néanmoins, il est vite devenu obsolète – six jours après son dépôt, un coup d’État avait lieu au Tchad puis un autre, un mois plus tard, au Mali –, ce qui nous a infligé une petite leçon de modestie. Le monde bouge, les événements de ces dernières vingt-quatre heures à l’Est le prouvent encore une fois ; cela nous invite à aborder les questions internationales avec prudence tant le contexte change rapidement. Les événements obligent à réviser en permanence nos actions dans les fameux trois piliers : la diplomatie, le développement et le militaire.Reprenons ensemble quelques moments clefs de notre action militaire au Sahel. Au début de l’année 2013, la République du Mali était menacée ; le gouvernement malien a demandé à la France d’intervenir : l’opération Serval a arrêté l’avancée des terroristes qui menaçaient de prendre Bamako. Le 1er août 2014, l’opération Barkhane prenait le relais : elle a consisté à régionaliser l’action des forces militaires à l’échelle des cinq pays du Sahel – la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso et le Tchad.La préparation militaire opérationnelle des forces armées des pays du G5 Sahel est l’un des piliers de l’action de Barkhane. Neuf ans après, les résultats sont visibles : prenons l’exemple de l’armée malienne, qui ne comptait que 7 000 hommes dotés d’équipements obsolètes, et qui en compte actuellement près de 40 000. Mieux formée, cette armée est désormais capable d’une plus grande opérabilité. Nos marsouins et nos légionnaires ont été intensément impliqués sur le terrain en participant aux formations techniques et tactiques des forces armées maliennes ; des actions d’appui, dans le cadre d’opérations de terrain conjointes, ont été menées en situation réelle grâce à la surveillance de drones aériens. Ces soldats exemplaires de l’armée française, qui font notre fierté par leurs qualités militaires, se sont enrichis au contact des Maliens, notamment lors des missions menées avec les unités légères de reconnaissance et d’intervention (ULRI), ce qui a profondément modifié la perception et l’acceptabilité de la population à l’égard de ces soldats.Depuis le début de l’engagement au Sahel, la France a fait la démonstration de ses capacités de renseignement et d’opérations ciblées en neutralisant d’importants chefs terroristes sévissant dans la région. Barkhane est une opération exigeante, un défi logistique permanent ; les conditions climatiques sont éprouvantes pour les hommes et pour le matériel, ce qui conduit à des évolutions essentielles – je pense ici au surblindage des véhicules blindés légers (VBL). Barkhane est le théâtre d’une guerre moderne ; la logistique a pu compter sur la modernité du système d’information du combat Scorpion (SICS) et des nouveaux blindés Griffon pour sécuriser les routes à l’automne dernier ; c’est un signal fort envoyé à nos jeunes soldats et à nos compatriotes soucieux de leur sécurité et de la visibilité de la loi de programmation militaire.Cependant, la junte au pouvoir a entrepris une politique de rupture, qui ne respecte pas la transition démocratique, qui menace l’ensemble des acquis obtenus et qui fait douter de la priorité accordée au combat contre l’islamisme. Les annonces du Président de la République, le 17 février dernier, induisent une énorme opération de transfert de matériels : nous savons que nous pouvons compter sur le haut niveau d’implication des chefs militaires et de leur centre de planification, qui mènent le travail de préparation et d’anticipation destiné à s’adapter à tous les scénarios. Dans cette perspective, il faut saluer tous les services de soutien, dont l’engagement opérationnel aux côtés de leurs frères d’armes va s’intensifier. Sous un préavis d’une semaine, 400 maintenanciers – renforts des bases du matériel – sont déjà à pied d’œuvre.Parlons d’avenir : de nouvelles coopérations internationales associant nos armées ont vu le jour ; je pense notamment à la mise en place de l’Académie internationale de lutte contre le terrorisme en Côte d’Ivoire, qui forme et qui accompagne les forces d’élite locales. Le chef d’état-major des armées, Thierry Burkhard, porte une vision stratégique qui intègre tous les pays de la région. C’est un nouveau défi à relever aux côtés de nos partenaires africains ; il convient de mener une réflexion interministérielle sur la lutte contre la corruption et sur l’identification des causes du terrorisme.
M. le président (SOC). Il faut terminer votre propos, madame.
Mme Sereine Mauborgne (LAREM). Nous pourrions nous inspirer de l’Institut des hautes études de défense nationale (IHEDN), dont je salue les quelques membres présents, invités par notre collègue Florence Morlighem. (Applaudissements sur les bancs du groupe LaREM et sur quelques bancs du groupe Dem.)
M. Claude de Ganay (LR). « Retrouver l’intégrité territoriale de tout le Mali. Aucune ville, aucun village ne doit être occupé par les terroristes et échapper à la souveraineté du Mali », tel était l’objectif de l’opération Serval, selon les termes du discours du 2 février 2013 prononcé par le Président de la République François Hollande à Bamako, devant une foule qui brandissait des drapeaux français. Neuf ans plus tard, les manifestations à Bamako sont ponctuées de slogans anti-Français devant des drapeaux russes – une attitude encouragée par la junte militaire qui cherche un bouc émissaire à ses propres échecs.Le moment venu, nous tirerons les leçons de nos erreurs au Mali. Aujourd’hui, évitons les raccourcis simplistes qui tendent à qualifier l’opération Barkhane d’échec. Réaffirmons ici que l’intervention au Sahel de notre armée, qui, au cours de la dernière décennie, a perdu cinquante-neuf de ses soldats, auxquels je rends hommage, a permis d’empêcher la désintégration de l’État malien et l’expansion de groupes terroristes dans le Grand Sahara.Dès le début de l’opération Barkhane, il y a sept ans, nous pressentions que le format de celle-ci devait évoluer ; le recentrage de nos forces dans le Sud-Est du pays a confirmé cette intuition. Le choix des autorités maliennes – regrettable sur le fond, et détestable sur la forme – de mettre fin à notre collaboration n’a fait que précipiter cette évolution prévisible.La première victime de cette décision sera malheureusement la population civile malienne. Si des exactions ne sont pas commises par les djihadistes, qui se repositionneront sur les territoires dont ils ont été chassés, elles risquent de l’être par les mercenaires du groupe russe Wagner, déjà accusés de tels crimes en République centrafricaine.En prenant acte de ce revirement malien, le Président de la République a détaillé la semaine dernière les orientations qu’il souhaitait donner à notre engagement au Sahel – plutôt que d’orientations, je devrais parler de contours, car ceux-ci sont encore imprécis. Bien que la complexité de la situation et le nombre des partenaires à consulter y soient pour quelque chose, un certain manque d’anticipation est à déplorer, puisque cette situation couvait depuis déjà quelques années. Je mesure les efforts importants actuellement consentis par le Gouvernement pour se retirer du Mali, néanmoins, et nous sommes réunis ici pour en débattre, de nombreuses interrogations subsistent autour de notre politique au Sahel.Dans un premier temps, j’évoquerai l’urgence de la situation. En tant que rapporteur pour avis des budgets relatifs au soutien et à la logistique interarmées durant ce quinquennat, je m’interroge sur le délai de quatre à six mois qu’a annoncé le Président de la République, pour rendre effectif notre retrait du territoire malien. La priorité réside dans la sécurité de nos troupes, qui s’exposeront à des embuscades et à des explosifs improvisés, sur les routes qu’emprunteront leurs convois. De plus, la saison des pluies risque de compliquer la tâche durant les mois d’été. Nous devons être fermes avec les autorités maliennes : leurs exigences de retrait seront bien entendu respectées, mais cela doit se faire sans la moindre perte française.Deuxièmement, la nouvelle forme que prendra notre présence au Sahel doit être précisée le plus rapidement possible. Un redéploiement en nombre plus limité au Niger permettra de disposer d’un rayon d’opération pertinent, mais les institutions de ce pays sont-elles réellement plus stables que celles de ses voisins malien et burkinabé, qui ont récemment connu des putschs ? Le sentiment anti-Français n’y est-il pas également présent, comme en témoignent les blocages de convois français en décembre dernier ?Plus important encore, les partenariats tant vantés durant ce quinquennat, au sein du G5 Sahel et de la task force Takuba, ont-ils encore un avenir ? La survie du G5 Sahel est subordonnée à un appui logistique important des forces françaises, et celle de Takuba ne sera assurée que si nos partenaires européens sont convaincus par le nouveau format de l’opération.Ce nouveau format devra également donner lieu à une réévaluation des projets de développement de la région financés par la communauté internationale et la France. Ces moyens ne doivent en aucun cas être détournés par les factions armées présentes sur place.Enfin, nous devons réitérer la stratégie de la France au Sahel, pour que nos alliés et nos concitoyens en comprennent la nécessité. Nous ne devons pas nous résigner à une simple mise en quarantaine du Mali, en actant la déliquescence de ses institutions et en misant sur une impossible fermeture de ses frontières, aux côtés des armées des pays limitrophes.Monsieur le Premier ministre, les Français attendent de ce débat de la clarté. Pouvez-vous me confirmer que la France est et restera présente au Sahel pour y empêcher la création d’un califat islamique, en poursuivant notamment la politique de neutralisation des chefs djihadistes, qui a fonctionné jusqu’à présent ? (Applaudissements sur les bancs du groupe LR.)
M. le président (SOC). La parole est à Mme Françoise Ballet-Blu.
Mme Françoise Ballet-Blu (LAREM). Alors que notre engagement au Sahel connaît une importante réorganisation, il importe de rappeler que notre action dans la région passe aussi par des opérations européennes et internationales. N’ayons pas peur de le répéter : la France n’est pas seule dans la lutte contre le terrorisme qui touche l’Afrique subsaharienne. La task force Takuba, l’EUTM Mali, la MINUSMA sont autant de missions où nous sommes présents et engagés avec nos partenaires, non seulement africains, mais aussi européens et mondiaux.Ainsi, dès 2013, à la demande du gouvernement malien et sur la base de la résolution 2085 du Conseil de sécurité de l’ONU, les États membres de l’Union européenne s’étaient entendus sur le lancement d’une mission de formation au profit des forces armées maliennes : l’EUTM Mali. En tant que nation-cadre, la France joue un rôle de premier plan dans cette mission composée de près de 700 soldats issus de vingt-cinq États européens. Malheureusement, les récentes tensions avec la junte au pouvoir à Bamako et les dernières déclarations des autorités maliennes laissent craindre pour l’avenir de cette mission de formation qui est primordiale pour accompagner nos partenaires maliens.Surtout, à travers la task force Takuba, nous avons atteint un niveau inédit de cohésion européenne dans une opération militaire. Créée à l’issue du sommet de Pau en 2020 et placée sous le commandement de l’opération Barkhane, la task force Takuba – mot qui signifie « sabre » en langue touareg – fut engagée pour former, conseiller, assister et accompagner au combat les forces armées maliennes dans la zone du Liptako.Composée de 900 militaires des forces spéciales issus d’une douzaine de nations européennes, cette task force constitue une avancée majeure pour l’Union européenne, car elle est la preuve de notre capacité à coopérer étroitement entre Européens, afin de nous projeter hors de nos frontières lorsque cela se révèle nécessaire. Ainsi, cette task force est une traduction concrète de l’Initiative européenne d’intervention (IEI), promue dès 2017 par le Président de la République dans son discours de la Sorbonne.Rappelons-le, le renforcement de l’autonomie stratégique de l’Union européenne et le développement d’une culture stratégique commune sont le fer de lance de notre ambition pour l’Europe, comme cela sera bientôt démontré par l’adoption prochaine de la boussole stratégique, dans le cadre de la présidence française de l’Union européenne.Alors qu’il a été annoncé que la task force Takuba serait réorganisée au cours des prochains mois, à la suite du départ des forces occidentales du Mali, ici ou là, nous entendons parler d’échec. Nous ne pouvons laisser dire cela : ce serait passer sous silence non seulement les indéniables succès stratégiques remportés sur le terrain, grâce à la mise en commun de nos compétences militaires, mais surtout la profonde cohésion et la grande solidarité que nous avons réussi à créer entre partenaires à travers cette opération. Or cet esprit européen, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit, qui s’est concrétisé avec succès au Sahel, représente une réussite indéniable pour créer une véritable Europe de la défense. On le voit, cette force ne représente en rien un échec.Comme la très grande majorité des Français et comme vous tous ici, je ne doute pas que nous ne parvenions à préserver cet esprit de coopération si précieux, qui permet à des militaires venant de tous les pays européens de participer à des travaux de renseignement, de planification et de soutien cruciaux pour notre action militaire sur place. Je ne doute pas non plus un instant de la capacité de la France, après les nécessaires réarticulations liées à la nouvelle situation politique de la région, à organiser le redéploiement des soldats français et européens afin de continuer à coopérer toujours plus étroitement dans la lutte contre le terrorisme. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et Dem.)
Mme Amélia Lakrafi (LAREM). Les orateurs qui m’ont précédée l’ont rappelé : l’action de la France au Sahel est à la croisée des chemins. Notre retrait du Mali nous amène à la redéfinir en profondeur. Je m’associe aux hommages à nos soldats morts au combat. Leur sacrifice n’est pas vain. Notre dispositif militaire dans la région, aux côtés de nos alliés du G5 Sahel et de nos partenaires européens, a porté un coup sérieux aux mouvements extrémistes.Ces opérations militaires ne doivent pas faire oublier que notre action repose sur un volet « développement » extrêmement important. En effet, il s’agit non pas simplement de lutter contre les djihadistes mais d’empêcher, par le développement social et économique, que les populations locales affectées par l’absence d’État et la pauvreté ne soient tentées de rejoindre ou de soutenir ces mouvements. Je rappelle que 80 % de la population de ces pays vivent avec moins de 2 euros par jour. Cet aspect de notre action est assurément méconnu de nos concitoyens et – je le regrette particulièrement – trop peu visible dans la bande sahélo-saharienne.Le rejet de la France que l’on entend parfois s’exprimer dans la région se nourrit de cette mauvaise appréhension de notre action visant à améliorer le niveau de vie des populations locales. Elle se nourrit aussi d’influences externes à ces pays – nous les connaissons tous.Je voudrais donc ici rappeler notre activité considérable en matière de développement, après avoir rendu hommage aux personnels des agences de l’AFD, de nos ambassades, des entreprises françaises, avec leurs fondations, et des ONG – organisations non gouvernementales – présentes sur le terrain, qui mènent les projets que nous soutenons dans des contextes difficiles.Le montant total des engagements de l’AFD dans les pays du G5 Sahel depuis 2009 s’élève à 3,8 milliards d’euros, avec une priorité opérationnelle accordée à la zone des trois frontières. Rien qu’en 2021, 340 millions d’euros ont été versés et 170 projets sont en cours.À mon initiative, aux termes de la dernière loi de programmation relative au développement solidaire et à la lutte contre les inégalités mondiales, un tiers de l’aide-projet destinée par l’État aux bénéficiaires prioritaires de notre aide au développement est directement fléché vers les pays du G5 Sahel. Les réalisations sont très concrètes. Nous parlons en effet, entre autres, de réhabilitation d’écoles, d’installation d’infrastructures pour l’accès à l’eau et à l’électricité, de programmes en faveur de l’éducation des filles ou de l’emploi des jeunes.Par ailleurs, la France est pleinement engagée aux côtés des autres bailleurs dans le cadre de l’Alliance Sahel, partenariat lancé par la France, l’Allemagne et l’Union européenne avec le soutien de la Banque africaine de développement, de la Banque mondiale et du PNUD – Programme des Nations unies pour le développement. Actuellement, plus de 1 100 projets, pour un montant total de 17,8 milliards d’euros, sont en cours de réalisation. Je souligne que l’importance des fonds réunis est essentiellement due à la mobilisation de la France et du président Emmanuel Macron. Le chef de l’État a justement plaidé la semaine dernière pour placer les populations civiles au cœur de notre stratégie.Les projets labellisés Alliance Sahel ont eu des résultats concrets. Ainsi, plus de 5 millions de personnes ont bénéficié d’un accès à l’eau potable ; près de 3 millions de personnes ont reçu une assistance alimentaire ; 554 000 personnes ont obtenu un accès à l’électricité ; plus de 660 000 femmes ont eu accès à une méthode de planification familiale et plus de 900 000 adolescentes et adolescents maliens ont pu y être sensibilisés.Bien entendu, nous ne pouvons pas remplacer l’action des États ; ce n’est pas notre rôle. Mais nous essayons de les accompagner au mieux, au bénéfice de leur population. Il nous faut toutefois mieux communiquer et mieux faire connaître notre action auprès des habitants de ces pays, qui doivent par ailleurs être pleinement associés à l’élaboration de ces politiques. En tant qu’administratrice de l’AFD, je plaide et continuerai à plaider pour que nos réalisations sur le terrain soient visibles, qu’un pont ou un hôpital réhabilité par la France avec l’AFD soit identifié comme tel par les populations locales au moyen d’une signalisation claire.J’engage notre pays à poursuivre ses actions de développement dans les pays du Sahel mais aussi à prendre en compte cette recommandation afin que les habitants de cette région ne nous voient pas uniquement comme une puissance militaire alors que notre présence dans leur pays est loin de se limiter aux combats.Pour finir, j’exprime toute ma reconnaissance aux militaires, qui continuent de risquer leur vie sur le terrain. J’ai eu la chance et l’honneur – je les en remercie – de visiter les bases militaires de la force Barkhane à Abéché et à Faya-Largeau au Tchad. Sous quarante-cinq degrés, dans des conditions plus que difficiles, avec plus de 30 kilos de matériel sur le dos, ces militaires se rendent dans les villages pour faire des visites médicales et sauver des vies – parfois celles de bébés victimes d’accidents domestiques. Alors oui, je le sais pour avoir eu de nombreux échanges avec elles, les populations de ces villages reculés en proie aux djihadistes ne souhaitent absolument pas nous voir partir. (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM, Dem et Agir ens.)
M. Jacques Maire (LAREM). Ce débat, nous le devons aux cinquante-neuf soldats français morts au combat et à tous les morts civils et militaires du conflit. Ce débat est nécessaire. Il éclaire une page de la longue histoire qui unit nos deux peuples. Il éclaire une lutte commune contre le terrorisme, car le Mali a fait appel à la France au nom de l’état de droit, d’un accord entre nos deux pays et d’une démocratie menacée.C’est donc un combat juste, pour préserver une culture séculaire, celle des manuscrits mythiques de Tombouctou, Djenné, Gao, Kayes ou Ségou, celle que nous a transmise Amadou Hampâté Bâ, dans la belle langue française. C’est enfin le combat pour un islam africain ouvert. Tout cela était menacé.L’heure est au bilan. C’est une évidence, mais qui mérite d’être répétée à chaque fois : nous avons sauvé le Mali d’un destin de califat. Pour être juste, lucide, notre bilan doit être dressé dans une démarche d’humilité.Dès 2013, nous avons libéré les villes, réduit Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) avec nos alliés tchadiens, puis rendu possible l’élection régulière d’un président de la République. D’autres l’ont dit, dans ce combat pour les valeurs, nous avons obtenu de nombreux succès : la reprise des villes en 2013, l’élimination du chef d’Al-Qaïda en 2020, celle du chef de Daech en 2021.Durant cette période, les sommets de Pau et de N’Djamena ont été l’occasion d’ajuster notre dispositif, en concertation avec nos partenaires. Oui, il y a des résultats : nous avons permis à la Mauritanie, au Tchad et au Niger de résister et de renforcer leurs capacités. Mais les faits sont là : nous devons quitter un Mali à terre.C’est pourquoi, monsieur le Premier ministre, vous avez emprunté avec nos alliés, le 17 février, un tournant nécessaire. Nous le soutenons pleinement.Cependant, j’ai deux questions. D’abord, les succès que j’évoquais à l’instant auraient-ils pu permettre d’amorcer un retrait de Barkhane plus tôt ?Deuxièmement, le rapport d’information de la commission de la défense sur l’opération Barkhane, justement cité par Sereine Mauborgne, corapporteure, souligne que la discussion avec les terroristes est inéluctable. En effet, les populations et les gouvernements du Sahel la souhaitent, et la pratiquent. Que devons-nous faire vis-à-vis des terroristes ? Détourner la tête ? Poser nos conditions ?La nouvelle stratégie comporte de multiples défis. Il faut d’abord mettre fin à une certaine incompréhension. Au Sahel, nous luttons contre le terrorisme international. Nous n’avons jamais dit que nous assurerions la sécurité publique à la place des États. Pourtant, les Maliens l’ont cru, en écoutant leur propre gouvernement. C’est faux, et il est dangereux de le laisser croire. D’abord, assurer la sécurité publique sur 5 millions de kilomètres carrés à l’aide de 5 000 hommes est au-dessus des capacités de quiconque. Ensuite, le Mali s’est défaussé de toute responsabilité et les Maliens, déçus, ont pensé que nous leur avions menti.Le Président de la République a donc raison d’en appeler à une présence militaire discrète, sans agenda caché, pour soutenir les forces nationales. Nous, députés de la majorité, avons également joué notre rôle, en faisant régulièrement visiter Barkhane à nos homologues sahéliens.Il faut aussi clarifier nos objectifs. Nous souhaitons naturellement l’unité du Mali. Mais il revient aux Maliens de décider de leur avenir national et de l’organisation du pays. Confronté aux mercenaires sanglants de la Russie, j’espère qu’il retrouvera vite le chemin de sa souveraineté.Le Mali représente d’autres défis, pour la MINUSMA, qui pourrait y rester seule, et pour ses alliés : ses frontières de 7 500 kilomètres ne constituent pas une ligne Maginot contre le terrorisme.Nous restons aussi pour protéger la France contre Daech et Al-Qaïda, pour protéger nos ressortissants, ainsi que les intérêts français au Sahel. Mais nous ne sommes pas là pour mettre la main sur l’or ou sur l’uranium de ces pays. La France n’en a pas besoin…
M. Jacques Maire (LAREM). …et respecte ses partenaires.Nous sommes là pour éviter que le terrorisme ne se propage au reste de l’Afrique de l’Ouest. Et c’est toute la région qui s’engage : le Niger de M. Bazoum, avec la force Takuba, et les pays du golfe de Guinée, qui se mobilisent dans le cadre de l’initiative d’Accra.L’Europe s’engage également, en déployant des moyens financiers. Le principal défi est d’instaurer la bonne gouvernance. D’un côté, la pauvreté pousse les jeunes désœuvrés dans les bras des djihadistes ; de l’autre, la corruption désespère les populations et les jette dans les bras des régimes militaires. Les régimes élus ont fait défaut. La bonne gouvernance sera la condition de notre réussite ou de notre échec.Elle devra s’appuyer sur des parlements qui exercent leur mission de contrôle. Avec les parlements sahéliens, nous avons participé à la création du comité interparlementaire du G5 Sahel. Nous y poursuivons ensemble un même objectif : mieux contrôler la coopération civile et militaire entre l’Europe et ces pays. Les coups d’État ne doivent pas ralentir cet effort.Ensuite, la bonne gouvernance doit impliquer la société civile, en premier lieu les organisations de femmes, de jeunes et de militants des droits de l’homme.Pour conclure, si nos militaires se retirent du Mali, nous n’abandonnons pas les Maliens. La France, l’Europe et l’Afrique partagent un avenir commun. Et cela ne changera pas car, comme on dit à Bamako : « Le mariage n’est pas un fagot de bois dont on peut se débarrasser à tout moment. » (Applaudissements sur plusieurs bancs des groupes LaREM et Dem.)
M. le président (SOC). Nous en avons fini avec les interventions des députés désignés par leur groupe.La parole est à M. le président de la commission des affaires étrangères.
M. Jean-Louis Bourlanges (DEM). Au terme de ce riche débat, que dire, sinon rappeler les quatre principes qui guident notre action ?Premièrement, nous sommes engagés au Sahel depuis 2013, par la volonté expresse de la communauté internationale, des États africains de la CEDEAO et du gouvernement du Mali, alors menacé par une entreprise de subversion, destinée à installer dans son territoire un califat islamique.Notre seul objectif était et demeure d’aider les États concernés à faire face aux tentatives de déstabilisation terroriste, à conforter les institutions et les procédures démocratiques dont ils ont choisi de se doter, et à assurer le respect de l’état de droit dans cette zone si proche de l’Europe.Nos partenaires européens et nous sommes présents militairement et civilement au Sahel, parce que la communauté internationale et les gouvernements africains et européens ont un intérêt commun à lutter contre toutes les violences et contre tous les trafics de personnes, d’armes et de drogues. Ce n’est pas la France seule, mais la France, l’Europe et l’Afrique qui mènent ensemble ce combat, qui est d’abord un combat pour l’homme.Deuxièmement, il ne saurait être question pour nous de continuer à mener notre action dans un État qui ne veut plus de nous, cet État fût-il conduit par un gouvernement issu d’un double putsch et bien décidé à se soustraire pour une durée indéfinie à tout contrôle démocratique.Le gouvernement autoproclamé du Mali a décidé de rejeter notre aide et a préféré faire alliance avec une compagnie de mercenaires dotés d’une solide réputation de pilleurs et de prédateurs. Cette ingratitude suscite une grande déception et, je me permets de le dire, une immense amertume pour ma famille, celle de ma femme, qui a perdu un petit-neveu aux côtés du lieutenant Bockel. Et comment ne pas être affligés de voir les ressources du Mali arrachées à son peuple ? Nous devons, hélas, prendre acte de cette situation inédite, car une puissance européenne n’a pas le pouvoir de faire le bonheur d’un peuple africain contre ceux qui le dirigent. C’est triste, mais c’est ainsi.Troisièmement, nous ne devons pas abandonner nos amis africains, ceux qui nous font confiance et qui déclarent, comme le président Bazoum du Niger, avoir besoin de nous et ne pas pouvoir lutter seuls contre le terrorisme.Le Mali ne doit pas nous dissimuler que le théâtre de la confrontation avec le terrorisme est autrement plus vaste : elle se joue dans la zone immense de l’ouest africain. Non seulement la France n’y est pas isolée, mais elle est, et l’Europe avec elle, demandée, attendue, par tous ceux qui ne s’accommodent ni d’un possible retour de l’Afrique aux dictatures d’hier, ni d’une plongée progressive du golfe de Guinée dans le désordre et le chaos, tel qu’on l’observe à l’est du continent. Quitter le Mali n’est pas, ne doit pas être, quitter le Sahel. La France n’est pas isolée des États africains ; c’est le gouvernement autoproclamé du Mali qui est isolé de ses partenaires.Quatrièmement, notre dispositif civil et militaire sur zone doit s’adapter à une situation inédite. Le temps n’est plus des années Serval, quand il s’agissait d’empêcher des guerriers venus du nord de s’emparer de Bamako. La menace terroriste s’est faite progressivement plus diffuse, plus urbaine, plus proche des grands pays du Golfe. La dissémination de la menace nous lance un défi inédit. Elle nous oblige à plus de souplesse, plus de vitesse, plus d’agilité.Par-dessus tout, notre action doit se faire plus civile, plus économique et plus sociale. C’est en civilisant nos efforts que nous répondrons plus durablement aux attentes de nos amis africains et que nous mobiliserons, dans la durée, nos partenaires européens.La vraie bataille à livrer sera finalement celle de l’investissement, du développement, de la démocratie et de la solidarité. Nous comptons sur le Gouvernement pour relever ce grand défi. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem.)
M. le président (SOC). La parole est à Mme la présidente de la commission de la défense nationale et des forces armées.
Mme Françoise Dumas (LAREM). Nous sommes en guerre au Sahel. Ce n’est pas une métaphore. Nous sommes en guerre au Sahel, concrètement, militairement, tragiquement. Depuis 2013, cinquante-neuf de nos militaires y sont morts pour la France ; des centaines y ont été blessés, dans leur chair, dans leur âme : ils nous obligent. Ces sacrifices, dont il faut cultiver la mémoire, comme il faut célébrer ceux qui les ont acceptés, nous en sommes solidairement responsables. Car les soldats français ne combattent pas seuls. La France tout entière combat, à commencer par les responsables politiques que vous êtes, monsieur le Premier ministre et madame la ministre des armées, que nous sommes – vous aussi mes chers collègues qui, à mes côtés, avez soutenu les décisions du Président de la République et du Gouvernement, voté les crédits nécessaires et appuyé nos forces.Il nous revient aujourd’hui d’endosser à nouveau cette responsabilité, que nous assumons, tandis que les errements de la junte malienne, au pouvoir depuis l’été 2020, remettent en cause notre présence militaire au Mali.Qui est notre ennemi ? Ce sont des groupes terroristes djihadistes qui cherchent en Afrique sahélienne à constituer un refuge qu’ils ont tenté de bâtir ailleurs, sans y parvenir durablement. La dynamique de ces groupes a des assises locales manifestes, mais ils puisent aussi leur force dans leur affiliation symbolique aux franchises terroristes que sont Al-Qaïda et Daech. Ils sont désormais actifs dans toute la bande sahélienne et poursuivent leur dissémination, d’une part vers le golfe de Guinée, d’autre part vers l’Afrique centrale. Ils prospèrent sur les tensions communautaires, la pauvreté, la corruption et la fragilité de nombreux États.Sans aucune organisation centralisée, une nébuleuse terroriste court ainsi des confins du Sénégal au Mozambique, en passant par le bassin du lac Tchad et l’est de la République démocratique du Congo, où une organisation affiliée à Daech a commis son premier attentat suicide le 25 décembre.Une partie de ces terroristes sont les héritiers de ceux qui ont ensanglanté la France en 1995, d’autres sont responsables de l’enlèvement de dizaines de ressortissants européens, d’autres encore rêvent de porter leur combat au cœur même de l’Europe. Tous sont responsables de plusieurs milliers de morts parmi la population civile, et de plus de 2,5 millions de déplacés.Dans ce contexte, quel est le sens de notre combat ? Une partie de notre sécurité se joue dans la bande sahélo-saharienne. Serval puis Barkhane ont permis de détruire le sanctuaire que les affidés d’Al-Qaïda avaient constitué dans le nord du Mali, et à empêcher la territorialisation du groupe État islamique dans le Grand Sahara (EIGS), affilié à Daech, dans la zone des trois frontières, entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso.Ce combat n’est malheureusement pas terminé. Les groupes armés se fragmentent et exploitent les interstices pour disséminer la haine dans toutes les lignes de fracture des sociétés africaines et tout le long des flux logistiques de l’économie criminelle.Par ailleurs, la difficulté des États africains à offrir des perspectives alternatives positives à une jeunesse pleine de ressentiment crée autant de recrues terroristes potentielles.Dans ce cadre, la rupture de la junte malienne avec tous les partenaires internationaux engagés auprès du Mali depuis 2013 nous afflige, mais elle n’est finalement qu’un épiphénomène à l’aune du défi réel que nous avons à affronter.Le sens de notre combat est finalement toujours le même : ne pas laisser le Sahel devenir une zone chaotique, où la violence débridée serait l’unique stabilisateur social. Ce serait dramatique pour l’Afrique, dont l’émergence économique doit être le grand fait géopolitique du XXIe siècle. Ce serait catastrophique pour l’Europe aussi, qui serait la seconde victime de l’effondrement de son premier partenaire naturel – j’ai envie de dire culturel.Alors, que devons-nous faire ? Vous l’aurez compris, je soutiens pleinement la vision du Gouvernement, que le Premier ministre nous a présentée. Nous ne pouvons plus rester au Mali, et le retrait coordonné qui se dessine est la meilleure solution possible. Cette évolution ne remet aucunement en cause la nécessité militaire de poursuivre le combat contre les métastases du cancer terroriste, qui se diffusent.Au-delà du Niger et du Burkina Faso, l’urgence est de protéger les pays du golfe de Guinée, vers lesquels les groupes terroristes lorgnent, alors qu’ils sont déjà exposés à de nombreux enjeux sécuritaires, liés à la piraterie et à la hausse des trafics illicites.Ces actions n’atteindront leur plénitude qu’inscrites dans une vision plus large. Celle que précisément, sous l’impulsion du Président de la République, l’Union européenne et l’Union africaine viennent de dessiner à Bruxelles. L’avenir de l’Europe et de l’Afrique repose sur un partenariat renouvelé où paix et sécurité se rencontrent, où transition écologique et développement économique se confortent. Telle est la tâche des militaires et des diplomates ; ils nous obligent. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem.)
M. le président (SOC). La parole est à Mme la ministre des armées.
Mme Florence Parly. Comme l’a très clairement expliqué le Premier ministre, de profonds bouleversements politiques et sécuritaires en Afrique de l’Ouest, au Sahel et tout particulièrement au Mali, ont conduit le Président de la République à prendre la décision d’entamer une nouvelle étape dans la transformation de l’opération Barkhane.Avant de répondre à quelques-unes de vos questions, j’aimerais me joindre à vos pensées et rendre hommage aux cinquante-neuf militaires français qui sont morts au Sahel depuis le début de l’opération Serval en 2013. Je veux aussi rendre hommage à ceux qui ont été blessés dans leur chair et dans leur esprit, en combattant farouchement le terrorisme. Leurs sacrifices n’ont pas été vains, de même que l’engagement tout aussi exemplaire de 125 000 soldats français qui se sont succédé, année après année, au Mali ; cet engagement n’a pas été vain. Les militaires ont fait un travail extraordinaire. Depuis 2013, au Mali, ils se sont relayés pour lutter contre le terrorisme. Sans leur professionnalisme, leur détermination et leur ardeur au combat, le Mali aurait peut-être connu le même sort et le même destin que l’Irak et la Syrie à partir de 2014, lorsqu’au fil de ses conquêtes territoriales, Daech bâtissait un véritable sanctuaire du terrorisme islamiste.Aujourd’hui, le Mali n’est pas un sanctuaire terroriste. La situation, à commencer par la situation politique du Mali, a en effet beaucoup évolué depuis 2013. Le pays est désormais dirigé par une junte militaire qui a rompu ses engagements. La conséquence directe des choix effectués par cette junte, c’est que les conditions de notre engagement au Mali ne sont désormais plus réunies. C’est donc en pleine concertation avec nos partenaires européens et sahéliens que nous avons pris la décision de quitter le Mali. Cette décision acte un état de fait : nous ne pouvons pas continuer un combat militaire aux côtés d’autorités qui ont clairement signifié leur volonté de rupture avec les partenaires régionaux, qu’il s’agisse de la CEDEAO ou des partenaires européens, dont la France.Nous quittons donc le Mali, mais nous disons les choses franchement. Nous aurions pu y rester plus longtemps si les circonstances avaient été différentes. Il faut bien comprendre que pendant ce temps, les seuls bénéficiaires de ces turpitudes politiques, ce sont les groupes terroristes eux-mêmes. C’est parce que nous en avons conscience que nous allons continuer de lutter contre le terrorisme dans la région, mais avec des moyens plus légers et plus agiles. Nous allons continuer à le faire avec nos partenaires africains et européens, dans le cadre d’une stratégie collective adaptée aux évolutions de la menace et qui prend en compte l’extension dangereuse de cette menace terroriste vers les pays de l’Afrique de l’Ouest. Nous allons donc intensifier notre coopération de défense avec les pays du golfe de Guinée.Je voudrais maintenant revenir un peu plus en détail sur certaines questions qui ont été posées. J’en ai supprimé quelques-unes, compte tenu de l’heure tardive à laquelle nous sommes maintenant arrivés, mais je voudrais, d’un mot, dire pourquoi nous partons du Mali.Cela a été très bien rappelé par certains d’entre vous : pour comprendre pourquoi nous partons, il faut se souvenir des raisons de notre arrivée. Depuis 2013, c’est à la demande des États de la région que les armées françaises sont présentes au Sahel. Pendant neuf ans, l’État malien, au même titre que ses voisins, a réclamé, soutenu et favorisé la présence militaire française sur son sol, pour lutter contre le terrorisme. Mais au cours de ces neuf années, la méthode a évolué et les résultats ont toujours été là.Depuis quelques mois, il y a une rupture de la part de la junte malienne, qui a fait le choix à la fois de la rupture diplomatique et de la provocation politique. Nous ne pouvons donc plus mener les opérations de façon satisfaisante ; aujourd’hui, la junte entrave l’action des forces armées sur le terrain.Il fallait donc prendre cette décision courageuse de partir. Est-ce que ce départ est le signe d’un échec ? Pas du tout, car en neuf ans de présence – M. le Premier ministre l’a fort bien rappelé –, nous avons neutralisé les principaux chefs des groupes terroristes, nous avons désorganisé leur structure, nous avons détruit leur ancrage territorial, nous les avons obligés à fuir et à se cacher. Où serait le Mali, ainsi que les pays de la région, si nous n’avions pas fait ce travail ? C’est surtout l’échec de la junte, qui n’a pas la volonté politique de mener avec détermination le combat contre les groupes armés terroristes et qui n’a pas obtenu de résultats sur le plan politique. S’il y a échec, c’est celui de la junte militaire.Je ne reviendrai pas sur les chefs terroristes que nous avons éliminés ; cela correspondait à notre première mission : mener des actions contre les groupes terroristes. Notre deuxième mission était de mettre les groupes armés terroristes à la portée des armées sahéliennes. Nous avons formé des milliers de militaires sahéliens. Nous les avons entraînés, accompagnés sur le terrain et nous avons combattu à leurs côtés. Aujourd’hui, l’armée malienne est forte de 40 000 hommes, qui ont été formés et équipés, lorsqu’en 2013 ils n’étaient que 7 000, dotés d’équipements obsolètes. C’est donc une armée bien plus forte, qui a montré sur le terrain qu’elle était capable de faire face aux groupes armés terroristes, ce qui est une grande réussite.Enfin, quels étaient nos objectifs politiques ? Permettre le retour de l’État partout où il avait disparu. Nous y sommes parvenus à certains endroits. Nous avons favorisé le retour des services publics, des écoles, des hôpitaux dans certaines zones parmi les plus reculées, qui étaient tombées aux mains des terroristes. La ville de Kidal a vu récemment flotter le drapeau malien, pour la première fois depuis des années.Dans le domaine du développement, l’Alliance Sahel que nous avons lancée avec l’Allemagne en 2017 rassemble aujourd’hui vingt-cinq membres et finance plus de 1 000 projets, pour un montant total de près de 22 milliards. En cinq ans, elle a déjà permis à plus de 5 millions de Sahéliens de bénéficier d’un accès à l’eau potable ; elle a permis de vacciner 3 millions d’enfants, de raccorder plus de 500 000 foyers à l’électricité, de former plus de 2 000 magistrats et de fournir une assistance alimentaire à 3 millions de personnes. La France a donc joué un rôle clé dans le combat contre les fragilités, contre le sentiment d’abandon, contre le défaut de perspectives d’avenir qui, je tiens à le redire, fait partie intégrante du combat contre le terrorisme.Ce n’est pas parce qu’on se quitte en mauvais termes qu’il n’y a rien à en retenir. Que ceux qui osent parler d’échec regardent les résultats de l’opération Barkhane ; que ceux qui osent parler d’échec regardent l’état du Mali en 2013 ; que ceux qui osent parler d’échec m’expliquent comment faire pour atteindre une victoire totale. J’entends beaucoup de commentateurs – malheureusement aussi certains orateurs –, qui expliquent ce que nous aurions dû faire. Je voudrais simplement rappeler ce que nous avons fait : nous avons redonné espoir à une population qui vit sous la terreur terroriste, et nous avons traité directement et avec courage une menace très dangereuse. Nous assumons aujourd’hui nos actes et notre décision : nous ne pouvons pas rester au Mali, alors nous partons. La France et les soldats de la nation française ont empêché qu’un sanctuaire terroriste ne se forme au Mali.Est-ce que la lutte contre le terrorisme s’arrête aujourd’hui ? Non, bien sûr que non. La France, ses partenaires africains et ses alliés européens restent engagés au Sahel contre le terrorisme. C’est la forme de notre présence qui évolue, parce qu’elle dépend de la volonté des États de la région et parce qu’elle s’adapte aussi à la réalité de la menace. Nous restons déterminés dans notre lutte contre le terrorisme ; d’ailleurs les opérations continuent. Au sommet de N’Djaména, le Président de la République a annoncé une première transformation de notre présence ; aujourd’hui, nous poursuivons ce mouvement. Notre dispositif sera donc à l’avenir plus léger, sans base militaire ou état-major sur place ; notre présence sera plus étendue et plus diffuse, comme d’ailleurs le sont nos ennemis.Une autre question concerne Takuba : est-ce que c’est fini ? Takuba sous sa forme actuelle va devoir évoluer. Mais ce que je peux vous promettre, c’est que l’esprit de Takuba, lui, va demeurer. Parce que l’essentiel, c’est ce que nous avons réussi à faire en deux ans, c’est-à-dire ce que l’on attendait de l’Europe de la défense depuis cinquante ans : nous avons monté une coalition européenne avec dix États militairement capables et politiquement volontaires. Une coalition entre Européens, avec des soldats d’élite européens, qui sont allés au combat face à des groupes terroristes. Alors oui, Takuba va quitter le Mali, mais ce départ ne signe pas la fin de la task force. D’ailleurs, le 17 février, le président Bazoum s’est dit prêt à accueillir Takuba au Niger, car il estime que les capacités des forces spéciales européennes répondent à la menace des groupes armés terroristes ; j’en suis moi-même la première convaincue. Des échanges auront donc lieu dans les prochains jours avec nos partenaires à ce sujet.Une autre question concerne Wagner : ce groupe n’est pas la cause de notre départ. Le groupe Wagner, c’est le symptôme de la volonté de la junte de se maintenir à tout prix au pouvoir et de s’isoler de la communauté internationale. Je ne reviens pas longuement sur ce que signifie la présence du groupe Wagner au Mali. C’est une société privée de mercenaires, qui fonctionne sur le régime de la prédation, qui exerce des violences vis-à-vis des populations civiles, qui commet des exactions qui ont été parfaitement documentées, notamment en Centrafrique. Wagner enfin, c’est le choix de l’isolement. C’est le choix, de la part de la junte, de s’assurer coûte que coûte de se maintenir au pouvoir.En ce qui concerne Barkhane, nous prenons toutes les mesures pour éviter tout contact ou toute imbrication avec Wagner. Nous nous préparons également au pire. Ainsi, nous nous tenons prêts à réagir avec la plus grande fermeté en cas de menace sur la force Barkhane. Je veux être très claire devant vous : nous ne tolérerons aucune provocation et aucune entrave durant notre redéploiement. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem.)Je voudrais partager avec vous quelques convictions qui guident au quotidien l’action du Gouvernement. Ce que chacun doit comprendre, c’est que nous sommes au XXIe siècle : notre capacité d’influence en Afrique passe par notre capacité à construire, aux côtés des Européens, de véritables partenariats avec les États et les sociétés civiles de ce continent. C’était d’ailleurs l’objet du sommet Union européenne-Union africaine de la semaine dernière et c’est tout l’enjeu de nos efforts au Sahel depuis 2013.De véritables partenariats, cela signifie d’abord et avant tout le respect des souverainetés africaines car toute autre attitude serait incompatible avec les valeurs que nous défendons.De véritables partenariats, cela signifie même accompagner nos partenaires, quand il le faut, pour renforcer leur souveraineté, afin qu’ils aient les moyens concrets d’échapper au piège de la dépendance dans lequel les stratégies d’emprise ou de prédation de certaines puissances veulent les enfermer.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). Ce ne sera pas facile. Vous avez du pain sur la planche !
Mme Florence Parly. De véritables partenariats, cela signifie enfin agir ensemble, chacun des partenaires assumant pleinement les responsabilités et le rôle qui lui reviennent.Mais par définition, ce modèle implique que tout ne dépende pas de nous, et cela, nous n’avons d’autres choix que de l’assumer. Nous ne pouvons ni nous ne voulons nous substituer à nos partenaires sahéliens.Au cours de ce débat, nous avons pu constater qu’une forme de complotisme et de populisme diplomatique se banalisait. Une telle dérive, qui n’est pas l’apanage de la majorité des parlementaires, ne grandit pas notre débat démocratique. En effet, elle risque d’affaiblir la voix de notre pays sur la scène internationale et, surtout, elle fait clairement le jeu de ceux qui, parmi nos compétiteurs, créent un brouillard stratégique fait de confusion des esprits et de manipulation de l’information au Mali, comme sur d’autres théâtres.
M. Jean-Paul Lecoq (GDR). C’est facile de lancer un anathème quand les députés ne sont plus là pour vous répondre !
Mme Florence Parly. Monsieur le député Nadot, vous vous êtes délecté de l’anaphore de la gifle s’agissant du Mali. La gifle, c’est à nos soldats que vous l’avez administrée en n’ayant pas eu un seul mot pour leur engagement sur le terrain (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM et Dem), pour les vies perdues et le sang versé.
Mme Florence Parly. C’est pourquoi, dans ce contexte de confusion des esprits, avec le Premier ministre et au nom du ministre de l’Europe et des affaires étrangères…
Mme Florence Parly. …qui ne pouvait être présent cet après-midi et qui le regrette, nous tenions à répondre aux interrogations légitimes de la représentation nationale et à rétablir un certain nombre de faits. Je tiens donc à remercier vivement celles et ceux d’entre vous qui, au cours de ce débat, ont exprimé leurs convictions avec force et parfois même avec passion, mais toujours avec rigueur et pondération (M. Sébastien Nadot proteste), ainsi que l’exigent toutes les questions qui engagent notre sécurité et notre capacité à faire face, avec nos partenaires, aux défis que nous avons en partage. (Applaudissements sur les bancs des groupes LaREM, Dem et Agir ens.)
M. le président (SOC). Prochaine séance, ce soir, à vingt et une heures quarante-cinq :Discussion, sur le rapport de la commission mixte paritaire, du projet de loi portant réforme des outils de gestion des risques climatiques en agriculture ;Discussion, sur le rapport de la commission mixte paritaire, de la proposition de loi visant à encourager l’usage du contrôle parental sur certains équipements et services vendus en France et permettant d’accéder à internet.La séance est levée.